L'artiste Paryse Martin expose à la Galerie 3.

Paryse Martin, la sorcière aux doigts de fée

L’œuvre de Paryse Martin se déploie en rhizomes merveilleux et monstrueux. La dame hybride, fusionne, jongle avec les galaxies, la botanique et les espèces telle une sorcière aux doigts de fée.

La première exposition solo qu’elle présente à la Galerie 3 donne un aperçu substantiel de ses pouvoirs d’ensorceleuse, de ses allégeances féministes, de l’influence du surréalisme et de l’artisanat sur son art, et surtout de son imagination foisonnante, qui s’exprime avec une maîtrise technique impressionnante.

Reprenant une technique qu’elle avait déjà utilisée pour construire des sphères, elle a enroulé des languettes de carton ondulé récupéré pour créer des scènes de fable. «C’est lié à la physique du mouvement, à l’écoulement des eaux, aux vents, à toutes les turbulences et à la notion philosophique de pli, de profondeur, de la complexité des êtres», dit-elle au sujet de ce minutieux et sinueux assemblage. Un bateau flotte au-dessus de nos têtes, nos yeux tentent de déjouer l’énigme d’un clapier vide coiffé d’un chapeau haute-forme et d’une empilade d’animaux sur un long chien à larges oreilles.

Le Soleil, Yan Doublet

«Ce n’est pas techniquement complexe, mais c’est le temps qu’on y met qui donne de la valeur à la pièce et qui magnifie les choses», souligne Paryse Martin.

Née aux États-Unis d’un père québécois qui travaillait à la frontière et d’une infirmière américaine, Paryse Martin compare son travail aux séances de fabrication de courtepointe qui rassemblaient sa grand-mère, sa mère et ses tantes. Lorsqu’elle a été en âge d’y être invitée, elle a eu un accès privilégié à l’intimité des femmes, à leurs pensées et à leurs émotions secrètes.

Le Soleil, Yan Doublet

Elle poursuit cette œuvre de transmission avec ses amies proches, sa sœur cadette et ses neveux, dont les doigts ont assemblé du carton ou ont carrément été moulés pour créer des sculptures. Elle retrouve aussi ce cocon familial et créatif à l’Atelier du bronze d’Inverness, où la famille Gagnon partage avec elle le plaisir de la recherche.

«Je fais des œuvres uniques, où l’esthétique et la technique sont toujours confrontées. On essaie toujours d’aller plus loin dans le travail de moulage, de fusion et de patine. Je suis toujours en rapport avec d’autres personnes pour faire mon œuvre, sauf pour le dessin, où je tombe dans l’introspection, tout en menant un combat avec la graphie et l’espace.»

«L'herbier : feuille 7», un dessin de Paryse Martin

Cosmogonies magiques et mystérieuses, ses dessins entremêlent des végétaux, des personnages et des fluides arc-en-ciel. Ils découlent d’une réflexion féministe autour de la botanique, unique domaine scientifique auquel le «sexe faible» pouvait s’intéresser à une certaine époque. La botanique des horreurs, un dessin immense et complexe dont la profondeur et les perspectives sont tellement travaillées qu’il donne l’impression, de loin, d’être un collage, trône sur cette partie de la salle. «L’inertie, c’est la mort. Il faut revisiter la joie, reconstruire les choses. C’est de l’ordre de la magie, de la transmission, de la spiritualité et du don», indique l’artiste.

«La botanique des horreurs», un dessin de Paryse Martin

Sa sœur horticultrice lui a amené une fleur, maintenant immortalisée en bronze et suspendue la tête en bas, comme les lapins et les oiseaux dans les natures mortes hollandaises. À la base de la tige, des pattes de faisan en font un spécimen mi-oiseau, mi-plante. D’autres végétaux noueux évoquent les poumons de quelque être invisible. «C’est un questionnement sur le flétrissement de la beauté, sur la vieillesse», relève Paryse Martin, rayonnante avec sa crinière argentée.

Paryse Martin

Ses oiseaux, lapins et créatures feuillues forment un bestiaire attirant. Les mains de sa sœur et de ses neveux forment le corps d’une mère-oiseau (Limbes 2) qui patine à plusieurs pattes, dans une mouvance et un déséquilibre perpétuel. Les animaux, comme à l’habitude, se drapent de matières improbables et se costument en accumulant les masques. De petits formats aux pattes longues composent une volée de créatures aux corps d’œuf ou de légumes. Paryse Martin joue les sorcières avec tout ce qui grouille, vit et meurt.

«Limbe 2», un bronze de Paryse Martin

Sur le mur du fond de la galerie, dans le collage La botanique des dames, des yeux percent une grande feuille de Pétasite — une plante suprême qui s’étend comme un éventail au-dessus du sol. «C’est mon œuvre féministe. Les yeux pleurent, ils voient, ils ont une présence, une lucidité. Pour moi, les racines qui les relient illustrent la mémoire des femmes, tous les liens qui se tissent entre les vies courageuses.»

«La botanique des dames», un collage de Paryse Martin

L’exposition Limbes et renversements de Paryse Martin se poursuit jusqu’au 17 novembre à la Galerie 3, 247, rue Saint-Vallier Est, Québec.

Dessin au plomb (détail) de Paryse Martin