Un violent orage s'est abattu en fin de journée, transformant le terrain en mare de boue.

Party... et querelles!

À l'occasion, ça a brassé. On ne s'étonne pas des passages bruyants de Bérurier Noir, de Plume ou des Pogues. Plus surprenant par contre d'apprendre que deux des soirées les plus difficiles pour les responsables de la sécurité furent celles d'Aznavour et de l'hommage à Jacques Brel...
L'historique déluge Bérurier
11 juillet 2004 / Depuis ses concerts d'adieu de 1989, Bérurier Noir n'est sorti que très rarement de sa tanière. Aussi, son passage sur les plaines d'Abraham, en 2004, n'était-il rien de moins qu'un événement, hautement couru.
«Il n'y avait pas juste des punks sur le terrain, tout ce qu'il y avait de punks au Québec campait en ville trois jours [avant le spectacle]», se souvient Jean Beauchesne, qui avait programmé les Français. 
Bérurier Noir n'est pas une formation tout à fait comme les autres et son séjour au Festival est dans une catégorie à part. Beauchesne s'en est rendu compte rapidement, lorsqu'il a contacté la bande.
«[Après le concert aux Transmusicales de Rennes, en décembre 2003], ils ne savaient pas trop s'ils voulaient faire d'autres spectacles, mais là, l'offre de Québec est venue et ils nous ont testé, notamment en nous disant "OK, on va être 42!"».
Le FEQ a accepté les conditions et l'imposant collectif a déménagé ses pénates de ce côté-ci de l'Atlantique. On a installé François, Loran, Masto et leurs complices au Mont Sainte-Anne, non loin d'une petite scène où ils pouvaient peaufiner leur spectacle en toute discrétion. Une surprise est venue, toutefois: l'organisation a appris que les Béru ne voulaient pas monter sur scène entourés de logos publicitaires. Régis Labeaume, alors président du conseil d'administration du FEQ, était de ceux qui avaient dû jongler avec cette exigence.
«Ça nous avait compliqué la vie, car c'était arrivé à la dernière minute, confiait-il au Soleil en 2015. [...] J'avais dit "dites aux commanditaires d'accepter la situation, et on dira publiquement qu'ils ont été très collaborateurs, en les nommant". 
On leur avait vendu l'idée que c'était très bon pour eux autres de cacher leur logo. C'était un peu tordu!»
Puis est venu le soir de la grande Fiesta Bérurière, à laquelle participaient aussi les formations Ethnopaire, Akuma, les Vulgaires machins et le DJ Junior Cony. La température, de prime abord clémente, a chaviré lorsqu'un violent orage s'est abattu en fin de journée, transformant le terrain en mare de boue. Le mercure avait par ailleurs dramatiquement chuté, si bien qu'il y avait eu des cas d'hypothermie.
Le FEQ avait pris soin de retirer tout ce qui aurait pu irriter les punks ou être vandalisé. Or curieusement, on avait ouvert les loges corporatives. Donc, pendant que des spectateurs étaient malmenés par les éléments, d'autres étaient au chaud, dégustant leur repas. Cette injustice n'avait pas échappé au leader d'Akuma, qui l'avait fait remarquer à la foule et bientôt, des boulettes de boue ont chassé cette bourgeoisie festivalière... Malgré tout, il n'y avait pas vraiment eu de débordement. Il faut dire aussi que François, le chanteur des Béru, s'était adressé à la foule pour la calmer.
Des boulettes de boue ont chassé la bourgeoisie festivalière au concert de Bérurier Noir...
La récompense? Le collectif a livré un spectacle mémorable, comprenant les PorcherieS.O.S. et l'incontournable Salut à toi. Même un hommage à Richard Desjardins, avec Bûcherons, s'était inséré. 
Les Béru ont ainsi écrit une page de l'histoire punk et même du FEQ: non seulement la foule, évaluée à 50 000 personnes, avait été comblée, malgré la météo, mais l'organisation avait fracassé, avec ce concert et celui de Wyclef Jean, la même année, son record de vente de bières... Quant à la brigade antiémeute cachée derrière le manège militaire, elle n'a jamais eu à intervenir.
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The Pogues: l'ivresse punk
En 1986, l'alcool semblait être un des ingrédients essentiels du concert des Pogues.
6 juillet 1986 / Les spectacles du Festival d'été ont parfois été appréciés par des spectateurs dans un état second. Mais dans certains cas, ce sont les performances qui ont été données par des artistes dans un état second...
Certes, lors du passage des Stone Temple Pilots, en 2008, il pouvait être décevant de voir le défunt Scott Weiland dans un sale état ou, en 1994, dérangeant d'entendre l'écorché vif, feu Philippe Léotard, avoir abusé de la bouteille. Mais quand les Pogues sont passés, en 1986, l'alcool semblait être un des ingrédients essentiels du concert. Le groupe, véritable «bras d'honneur offert par une certaine jeunesse révoltée à la majorité irlandaise bien pensante», comme l'illustrait Léonce Gaudreault dans Le Soleil, avait démontré que la réputation de fêtards de ses membres n'était pas surfaite. «On pourrait même dire que Québec les a inspirés à lever le coude encore plus haut...», écrivait le critique. S'ils étaient imbibés, les gars avaient tout autant prouvé qu'ils étaient de solides musiciens, marquant l'imaginaire avec cette performance décapante, servie dans les jardins de l'Hôtel-de-Ville.
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La cour du Séminaire, «proprement violée» par les trois «L»
Le spectacle, quoique débridé, n'a pas souffert des abus de Plume et de ses complices.
11 juillet 1977 / Il s'en est passé de belles dans la cour du Séminaire de Québec, longtemps l'une des scènes incontournables du Festival d'été. En particulier quand un certain Plume Latraverse y est débarqué, le 11 juillet 1977.
En fait, l'Oncle Pluplu n'était pas arrivé seul. Willy Lamothe et Georges Langford l'avaient accompagné, question de célébrer dignement les 10 ans du FEQ. Le trio, qui faisait équipe pour la première fois, avait été brillant tout autant que la foule, au point d'être une excellente source d'inspiration pour Louis-Guy Lemieux, qui couvrait la soirée pour Le Soleil. «On s'attendait au pire dans le meilleur. Ce fut mieux encore, écrivait-il. [...] Disons simplement que la cour du [petit] Séminaire a été joyeusement et proprement violée.»
Titrant son texte Trois «L» comme lundi jour de lavage avec Lamothe, Latraverse et Langford, Lemieux racontait avec un plaisir évident comment la fête s'était célébrée dans un état second, la qualifiant de délire, où joints et grosses bières circulaient entre deux applaudissements, bien au-delà de minuit...
«Sur scène comme dans la salle. Latraverse, Lamothe et Langford étaient pour dire la vérité soûls comme des Québécois en hiver dans une tempête de trois jours. Et ça fleurait bon le pot et l'odeur partait de la roulotte des artistes.»
N'allez pas en conclure que le spectacle, quoique débridé et en bonne partie improvisé, a fortement souffert de ces abus. Estimant que Latraverse, qui carburait au «colombien» de même qu'aux grosses bières, avait volé la vedette, Lemieux n'était pas demeuré indifférent aux contributions de Langford et de Lamothe.
«Quand un Plume et un Willie boivent, c'est tout le Québec qui boit et pour la même raison», analysait le critique, philosophe.
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Les chaises de la discorde
Pendant qu'une brochette d'artistes soulignait les 25 ans de la mort de Jacques Brel, des prises de bec éclataient dans la foule au sujet des chaises. Sur la photo, Jacques Godin.
9 juillet 2003 / Pour ou contre les chaises de parterre au FEQ? La question, en apparence anodine, a suscité des débats enflammés, de houleuses prises de bec et au moins une arrestation avant que l'organisation ne statue de manière plus rigoureuse sur l'«épineux» sujet. 
Le 9 juillet 2003, une brochette d'artistes est réunie autour de Diane Dufresne pour souligner le 25e anniversaire du décès de Jacques Brel. Mais pendant que Marie-Jo Thério, Claude Léveillée, Bruno Pelletier, Benoît Brière ou Jacques Godin chantent la poésie et l'amour sur scène, les Plaines sont le théâtre de diverses petites querelles entre des festivaliers bien assis dans leur chaise et d'autres qui circulent ou qui leur bloquent la vue. Les tensions de ce type sont communes, mais les choses dérapent lorsqu'un homme bouscule une femme qui voulait passer devant lui. «On l'a sorti du site et il a comparu pour voie de fait simple. C'est le type d'incident auquel on ne s'attendrait jamais lors de ce genre de spectacle», a expliqué au Soleil le responsable de la sécurité au FEQ, Martin Sirois, quelques jours plus tard. 
L'année suivante, les règles sont renforcées: quand elles ne sont pas carrément interdites devant les scènes du Festival, les chaises doivent se déplier dans les zones qui leur sont réservées.  Geneviève Bouchard
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Aznavour et les retraités rebelles
Une part non négligeable des festivaliers plus âgés qui ont assisté au spectacle d'Aznavour sur les Plaines ont fait fi des règles et ne se gênaient pas pour insulter solidement les agents.
6 juillet 2008 / En prenant de l'expansion, le Festival d'été a vu grandir d'année en année son équipe chargée de la sécurité, qui peut désormais déployer jusqu'à 300 agents les soirs les plus achalandés. Certains concerts, comme ceux de Bérurier Noir et Metallica ont été mouvementés, or c'est curieusement celui de Charles Aznavour, en 2008, qui a donné le plus de fil à retordre aux troupes de Martin Sirois.
«Les gens ne voulaient pas attendre dans les zones d'attente, alors des petites madames en robe de soirée passaient en dessous des clôtures, raconte le patron de Sécurité Sirois, qui travaille avec le Festival depuis le milieu des années 90. On a même attrapé un couple de minimum 65 ans qui a monté dans le cap Diamant à côté des escaliers. Ils avaient escaladé en tirant après les branches d'arbres, on n'avait jamais vu ça!»
Si les nez et les côtes cassés d'une dizaine d'employés, à Bérurier Noir, ou que les clôtures projetées dans les airs au concert de Metallica n'arrivent pas à la cheville de la soirée Aznavour, c'est qu'une part non négligeable des festivaliers plus âgés faisaient fi des règles et ne se gênaient pas pour insulter solidement les agents. Une situation que Martin Sirois - qui insiste pour dire que les spectateurs préretraités ou retraités sont d'ordinaire très plaisants - n'avait pas l'habitude de vivre avec les imposantes foules des concerts metal, par exemple, ou avec les plus jeunes...
«Je crois que c'est aussi au spectacle d'Aznavour que l'on avait prévu une section pour les chaises, à partir de la régie, mais qu'avant, elles étaient interdites. On avait fait une espèce de barricade humaine pour faire respecter ça et une madame d'environ 70 ans s'est levée sur sa chaise parapluie en criant «si on y va tout le monde ensemble, ils ne feront rien!» On a eu tout un troupeau! Qu'est-ce que tu voulais qu'on fasse? Ils ont tout défoncé. J'étais vraiment insulté!»
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Les carrés rouges s'invitent sur scène
Luck Mervil, Mélissa Lavergne et Cali
5 juillet 2012 / Après des semaines marquées par les manifestations nocturnes et les concerts de casseroles, les carrés rouges, symboles du mouvement de grève étudiante, ont fait du bruit jusque sur la scène des plaines d'Abraham en ouverture du Festival d'été en 2012. 
Généralement plus consensuel, le spectacle thématique qui a réuni pendant quelques années des musiciens de la francophonie, a créé des remous en ce FEQ post-printemps érable lorsque des artistes s'y sont pointés en arborant le fameux carré rouge. C'était le cas du Français Cali, qui a entonné son incontournable 1000 coeurs debout en pointant fièrement l'emblème des grévistes épinglé sur son veston. 
La prise de position a suscité quelques réactions dans le clan libéral, les dirigeants du FEQ se sont dissociés des opinions pour ou contre la grève de leurs invités et Cali, lui, n'a pas regretté son geste. En entrevue avec Le Soleil quelques mois plus tard, il s'était plutôt dit impressionné par la lutte livrée par les étudiants québécois contre la hausse des droits de scolarité. «Tous ces jeunes dans la rue, avec une créativité extraordinaire, ont été un exemple pour le monde entier, avait-il avancé en mars 2013. Ce qui est beau, c'est que les gens disaient que ça allait finir comme d'habitude par rien du tout. Mais quand j'ai vu que cette jeunesse-là avait gagné, ç'a été un grand moment d'espoir.»  Geneviève Bouchard