Panorama: vu, lu, entendu cette semaine

Cinéma

Isla Blanca, drame de Jeanne Leblanc ***

S’inspirant d’une expérience personnelle survenue il y a une vingtaine d’années — l’accompagnement de sa mère dans la mort — la réalisatrice Jeanne Leblanc livre un premier long-métrage réussi avec Isla Blanca (à l’affiche au Cartier). Dans un rôle ardu, mais relevé avec brio, Charlotte Aubin (Fugueuse, L’Échappée) campe le rôle de Mathilde, une jeune femme de retour dans sa famille, après huit ans sans donner de nouvelles, pour voir une dernière fois sa mère mourante. Sur place, elle renoue avec son frère cadet (Théodore Pellerin), totalement dévoué à sa mère, et avec son père (Luc Picard, dans une courte apparition). À travers ses silences et ses non-dits, ce drame intimiste réussit à émouvoir, sans donner dans le pathos, ce qui n’est pas un mince exploit.  Normand Provencher





Livre

Moi, biographie de René Homier-Roy avec la complicité de Marc-André Lussier (Leméac) ****

Aussi vivante que son personnage, Moi, la biographie de René Homier-Roy, passe en revue une carrière aussi variée que «distrayante», pour emprunter l’un de ses mots fétiches. Jamais on ne s’ennuie: on passe des récits de Marc-André Lussier à l’écriture au «je» d’Homier-Roy et à de courtes anecdotes ou réflexions sur différents thèmes qui ont marqué sa vie: l’architecture, le journalisme, les chiens, sa faillite, sa vie amoureuse, les grandes années de la télé, etc. Pas en des termes les plus gentils, Homier-Roy se prononce sur le milieu culturel d’aujourd’hui : il parle de La voix et des téléréalités, du trop grand nombre de livres publiés au Québec, et même de celle qui lui a succédé à la radio, Marie-France Bazzo. Il se traduit une telle excitation, un tel élan de créativité de toute l’époque de Nous, magazine qu’il a fondé et dirigé. Et tout au long du livre, on sent la tendresse et l’admiration qu’il éprouvait pour son conjoint, le réalisateur Pierre Morin, un aspect très peu connu de lui. Chaque ligne sent la curiosité, la vivacité d’esprit, le regard critique. Et la franchise.  Richard Therrien


Musique

Come Fall, album jazz-folk d'Ellen Doty ***1/2

Bien malin qui pourrait catégoriser la musique d’Ellen Doty sur ce deuxième album. Commençons, alors, par la voix aux accents caressants, d’une pureté incroyable. De toute beauté. Son ton, doux, presque un murmure au creux de l’oreille, mais d’une intensité émotive soutenue au bon moment, me fait penser à Corinne Bailey Rae, surtout le magnifique et douloureux The Sea (2010), et à la Norah Jones des débuts. La Canadienne ne chante pas le deuil, plutôt le désamour. Évidemment, avec le titre Come Fall, on s’en doutait. Bon, et la musique, elle? Comment dire? Dépouillée — piano, voix et batterie. Ce qui confère à ce recueil un petit aspect répétitif, mon seul bémol. Puisant au jazz vocal, mais avec des accents folk, pop, indie… J’ai entendu jazz noir? Assez juste. Le genre qui arrête le temps. Comme ce magnifique duo avec Justin Rutledge. Sa musique a quelque chose d’envoûtant. Parfait pour un matin tranquille ou en prenant un verre en fin de journée.  Éric Moreault

Livre

La bête creuse, roman de Christophe Bernard ****

J’ai souvent éprouvé, pendant la lecture de La bête creuse, un léger sentiment de vertige. Tant de maestria dans l’écriture, de vocabulaire et de souffle dans le récit: tout simplement phénoménal. En refermant l’épique roman de Christophe Bernard une dernière fois, c’est plutôt de l’admiration que j’ai ressentie. L’auteur utilise pour cette fresque familiale hallucinée une formule très cinématographique: celle du récit parallèle. Dans une Gaspésie farouche, au début du XXe siècle, le lecteur suit le fabuleux destin de Monti Bouge, aventurier fantasque, puis celui de son petit-fils François, historien obsessif disjoncté, près d’un siècle plus tard. Quelque part entre Hunter S. Thompson, Thomas Pynchon et le burlesque du cinéma muet, La bête creuse propose un formidable dépaysement dans un paysage où l’imaginaire est roi. Ce premier livre, tout simplement délirant, presque fou furieux, a remporté le Prix Québec-Ontario 2017. Et l’estime de beaucoup de gens depuis sa sortie, l’automne dernier.  Éric Moreault