Panorama: vu, lu, entendu cette semaine

MUSIQUE

Ce que je donne ne disparaît pas, album de chansons de Stéphanie Boulay ****

Pendant que sa frangine et complice en musique apprivoisait la maternité, Stéphanie Boulay, qui s’est elle-même décrite comme «la moitié blonde des Sœurs Boulay», s’est mitonné de son côté un bébé musical en solo. Pas trop loin du paysage chansonnier qu’on lui connaissait déjà, l’auteure-compositrice-interprète s’ouvre encore davantage sur cette collection de neuf pièces sensibles, parfois impudiques, bouleversantes par moments. Ça commence avec l’extrait Ta fille, tout en vulnérabilité. Ça se termine avec Je pourrai plus jamais, prenant le nouveau filleul pour témoin dans l’expression d’une volonté de s’améliorer. Entre les deux, la voix à la fois forte dans le propos et douce dans le son de Stéphanie Boulay distille de jolies histoires d’amitié, de fuite, de solidarité ou d’affirmation: la magnifique ode Printemps a ce qu’il faut pour mériter le titre de grande chanson. Le tout se déploie sans artifice, sur fond d’une guitare ou d’un piano bercés de subtiles orchestrations. Cette virée en solitaire ne sera peut-être qu’une parenthèse (les sœurs ont recommencé à travailler ensemble), mais elle aura certainement valu la peine. Geneviève Bouchard

LIVRE

L’ordre du jour, récit d'Éric Vuillard ***1/2

L’écrivain français Éric Vuillard a surpris la planète littérature, l’an dernier, en remportant le prix Goncourt avec cet ouvrage, davantage récit que roman, sur une page méconnue du Troisième Reich. C’est avec beaucoup d’imagination, une façon intimiste de revisiter le passé et une prose qui fait mouche que l’auteur revient sur l’implication d’hommes d’affaires allemands qui ont tiré profit du régime sans pitié d’Hitler. «Ces noms existent encore. Leurs fortunes sont immenses.» L’invasion de l’Autriche par l’armée nazie est également décrite sous un angle inédit et véridique, loin du jour de gloire attendu. Comme quoi il restera toujours à apprendre et écrire sur cette page sombre de l’histoire. Normand Provencher

LIVRE

Un lien familial, roman de Nadine Bismuth **1/2

On attendait beaucoup du nouveau roman de Nadine Bismuth, presque 15 ans après Scrapbook, son premier essai, et trois recueils de nouvelles couronnés. La déception est à la hauteur. L’auteure a depuis prêté sa plume aux séries télé. Ce qu’elle a gagné en efficacité et dans ses dialogues ciselés ne cache pas le fait que le récit manque désespérément de souffle littéraire et d’élévation. On reste au ras des pâquerettes, dans des situations banales qui présentent un intérêt limité. Dans Un lien familial, le sport national est de tromper son conjoint. On couche à droite et à gauche pour un oui ou un non, sans trop réfléchir aux conséquences. Son roman de mœurs trempé dans l’ironie est, certes, très actuel dans sa juste description des pressions pour que nous produisions une image parfaite pour autrui, surtout sur les réseaux sociaux. Mais on se serait attendu à plus de mordant et à quelque chose de plus transcendant qu’à ce réalisme superficiel. Dommage. Éric Moreault

MUSIQUE

Dansons donc un quadrille avant de passer au cash, album punk-rock/trad de Carotté ***1/2

On ne pourra pas reprocher à Carotté de bouder son plaisir… Et il faut avouer qu’il est contagieux à l’écoute de Dansons donc un quadrille avant de passer au cash, deuxième album de la joyeuse bande enracinée dans Portneuf, qui s’amuse à encanailler la musique traditionnelle en la trempant dans le punk-rock. Sans renouveler sa recette, Carotté l’a certainement affinée sur cette collection de chansons qui pousse encore plus loin le métissage sans perdre l’équilibre qui fait la signature du groupe. Oui, on brasse la cage armé de guitare électrique, de basse et de batterie, mais ce n’est pas au détriment des instruments traditionnels (violon, harmonica, guimbarde, podorythmie), qui ne se trouvent pas enterrés. On apprécie quelques swinguants clins d’œil, comme cette Bastringue qui s’invite dans la chanson Habitant (où on peut entendre le chanteur de B.A.R.F., Marc Vaillancourt). Quant à l’éthylique Tourne tout le temps ou la dansante En place pour un set, elles résument au final l’esprit de l’ensemble: ce n’est pas parce que ça va mal qu’on doit s’empêcher de fêter... Geneviève Bouchard

LIVRE

Comment je suis devenu cannibale, essai de François Gravel ***

Vous rêvez d’écrire un roman et avez besoin de quelques conseils? François Gravel a pondu ce petit livre où il décortique les différentes étapes pour en arriver à donner du corps (et de l’esprit) à une idée qui ne demande qu’à éclore. Le choix du titre, la description des personnages et des lieux, le développement de l’intrigue, tout est analysé avec beaucoup d’humour par l’auteur qui puise à même sa vaste expérience (et une mini-histoire qui se crée au fil de la lecture). Et qu’importe cette réflexion de l’écrivain britannique Somerset Maugham, pour qui «il y a trois secrets pour écrire un bon roman, mais personne ne les connaît.» Normand Provencher

MUSIQUE

Amir, album rock de Tamino ****

Retenez bien ce nom: Tamino. Il est rarissime qu’un tel talent éclose à un si jeune âge (21 ans). L’enchanteur Belge arrive avec Amir, un premier disque proprement stupéfiant. La musique est envoûtante, du pop-rock atmosphérique aux sonorités arabisantes parfaitement maîtrisé — il est fils d’une pianiste et d’un chanteur. On est déjà emballé, puis le diable de jeune homme se met à chanter de sa voix enveloppante au très large registre, du falsetto jusqu’aux graves. Là, on est vraiment sous le charme. Il y a ces intonations à la Jeff Buckley, la gravité de Cohen et les accents qui rappellent Thom Yorke (on entend la basse de Colin Greenwood de Radiohead sur Indigo Nights). Le jeune prodige joue de la plupart des instruments, mais il est parfois accompagné de musiciens du Moyen-Orient, pour la plupart des réfugiés irakiens et syriens. Ce qui confère une gravité aux tonalités parfois mélancoliques, qui oscillent du romantisme à la désolation. Une époustouflante découverte. Éric Moreault

Nos cotes:  ***** Exceptionnel;  ****Excellent;  *** Bon;  ** Passable;  * À éviter