Panorama: lu, vu et entendu cette semaine 

Livre

Petites cendres ou la capture, *** 1/2, Roman, Marie-Claire Blais

Voici revenir la magistrale autrice après son monumental cycle romanesque Soifs en dix volumes (1995-2018). Elle y a d’ailleurs rapatrié le personnage de Petites Cendres dans ce court mais dense livre, saisissante synthèse des tares de l’Amérique à travers le prisme de récits intimes : racisme, discrimination, inégalités... Il faut prendre une bonne respiration avant de s’y émerger puisque la romancière reste fidèle à sa longue phrase, qui y court tout au long des quelque 200 pages. Sur la base d’un affrontement verbal entre un jeune policier blanc et un vieux noir, que Petites Cendres tente de protéger de son corps, Maire-Claire Blais intercale des vignettes d’autres personnages, comme un montage cinématographique saccadé d’un récit choral qui, parfois, désoriente le lecteur. Cette litanie, basée sur les répétitions, dégage un pouvoir hypnotique, comme si elle se déroulait au fil des pensées d’un cerveau qui essaie de saisir un portrait d’ensemble avec des morceaux disparates. Pas facile, mais absolument fascinant. Éric Moreault

Musique

Dire combien je t’aime, *** 1/2, Pop franco, Luce Dufault

Luce Dufault est juste assez infidèle à elle-même sur Dire combien je t’aime. Ce généreux disque (14 chansons) participe majoritairement du travail bien fait, nous ramenant la chanteuse éprise de ballades et de rythmes lents, mais une petite armée d’auteurs-compositeurs soustrait heureusement l’interprète aux tentations trop confortables de l’uniformité. Luc de Larochellière et Andrea Lindsay (Bleu et la chanson-titre), Daniel Bélanger (Entre deux néants), Moran et Antoine Gratton (Marseille) y parviennent le mieux, en accélérant la pulsation, en rendant le piano percussif, en privilégiant la légèreté de la guitare et des cordes (superbement arrangées par Gratton, d’ailleurs). Quant aux trois autres quarts de l’album, ils sont rescapés par des textes souvent très poignants sur la beauté de l’amour qui dure (L’amour et le carbone en ouverture, Ma vie avant toi, Pauvre terrienne). À la fin, la prenante Chanson de Cohen, première à vie dont Luce signe la musique, porte une couleur si typique de l’artiste, notamment ses changements de mode rapides, qu’elle semble être la somme de ses 30 ans de métier. Steve Bergeron

Musique

Quand la nuit tombe, *** 1/12, Indie-rock, Louis-Jean Cormier

Cinq ans après Les grandes artères, son deuxième album solo, c’est un Louis-Jean Cormier différent qui nous revient avec Quand la nuit tombe. Pas de guitare et pas beaucoup de filtres non plus. Après une presque année sabbatique (il est sorti de son congé pour travailler auprès de Serge Fiori et signer la musique du film Kuessipan de Myriam Verreault), l’auteur-compositeur-interprète refait surface avec une plume plus frontale que jamais. Le racisme et les trolls qui enveniment le Web, la dictature de l’opinion, mais aussi l’épuisement, la spiritualité et la masculinité à l’ère du #MeToo traversent cet album, sur lequel Cormier s’adresse tantôt à son père, à son fils, à sa compagne, aux résilients de Petite-Vallée (après l’incendie de la Vieille Forge) ou à lui-même. Sa poésie qui gardait un côté éthéré se plante ici les deux pieds au sol et se pare de rythmes aussi bien groundés, voire dansants. Le tout est mis en exergue par les puissants synthétiseurs de l’ancien collègue de Karkwa François Lafontaine. Voilà un fort solide retour d’une voix qu’on avait hâte d’entendre de nouveau. Geneviève Bouchard

Musique

Citizens of Boomtown, ** 1/2, Rock, Boomtown Rats

C’est le retour que personne n’a vu venir : 35 ans après In the Long Grass, l’iconique groupe de Bob Geldof (M. Live Aid) reprend du service avec Citizens of Boomtown. Autre temps, autres mœurs — la première chanson se plaint des samedis soirs de merde, plutôt que de la haine des lundis (I Don’t Like Mondays, 1979, plus grand succès des Boomtown Rats). Et beaucoup de choses ont changé musicalement depuis le new wave. Or, le gros problème de ce nouvel essai par ailleurs assez solide quand les Irlandais se cantonnent dans le rock, c’est qu’il se place en mode rattrapage et que ça sonne daté : Get a Grip et la pièce-titre, deux morceaux électros, sont franchement ridicules. Sans parler du rap dans K.I.S.S. Ça fout la honte, comme dirait l’autre. Il y a pourtant des chansons plutôt bien tournées : la glam rock Trash Glam Baby, Here’s a Postcard à la The Clash ou la beatlesque Passing Through. Bref, à moitié réussi. Éric Moreault

Musique

Broderie, ***, Folk, Olivier Bélisle

En ces temps où nous sommes tous (ou presque) confinés à la maison, il fait du bien, ce nouvel album d’Olivier Bélisle. Celui qu’on a d’abord connu au sein de la formation Canailles y va d’une collection de chansons toutes simples, mais bien senties. Une guitare, des cuivres, des voix. Une poésie du quotidien. Et de l’humanité. Ça peut être un brin cru par moments. Mais il fait bon de revenir sur le plancher des vaches quand l’actualité fait partir l’angoisse en vrille. Là-dessus, Bélisle accomplit sa mission. Sans doute sans l’avoir prémédité. Voilà un album qui tombe à point. Imparfait, certes, mais sympathique, drôle et sensible. Geneviève Bouchard