Panorama: lu, vu et entendu cette semaine

Musique

Rough and Rowdy Ways ****, Folk, Bob Dylan

Depuis son magnifique Tempest en 2012, Dylan a obtenu un Nobel de littérature et s’est régulièrement produit sur scène. Il aurait pu s’asseoir sur ses lauriers. C’est mal connaître le barde de Minneapolis. Le voici qui offre, avec ce 39e album, une œuvre crépusculaire, intemporelle et pourtant en phase avec une planète secouée par une pandémie et des sociétés rattrapées par des décennies et des décennies de racisme systémique. Dylan brasse l’habituel gumbo de folk, rockabilly, country et blues qui l’accompagnent depuis toujours, une signature sonore aisément reconnaissable, presque autant que sa voix nasillarde, qui lui est descendue dans la gorge au fil du temps — on la dirait, plus que jamais, râpée à la ponceuse. À 79 ans, le chantre déclame plus qu’il ne chante, mais ses textes n’ont rien perdu de leur vigueur ni de leur pouvoir évocateur : il faut écouter False Prophet ou Murder Must Foul, pièce-fleuve qui convie les grands mythes du XXe siècle, en particulier le meurtre de JFK. Si jamais Rough and Rowdy Ways devait s’avérer son chant du cygne, il aura offert un des ces albums les plus consistants et signifiants de son illustre carrière. Une légende vivante... Éric Moreault

Musique

Soft Power ***, Électro/World, Poirier

À défaut d’avoir pu voyager ces derniers mois à cause de la pandémie, Poirier nous donne l’occasion de nous reprendre en musique avec Soft Power, un album sur lequel ce vétéran de la scène électro d’ici — il y creuse son sillon depuis 20 ans — peaufine l’art du métissage en compagnie d’une brochette d’invités. D’une pièce à l’autre, nous voilà au Brésil avec Flavia Coelho et Flavia Nascimento, en Afrique avec Samito et Daby Touré, au Mexique avec Boogat, en Jamaïque avec Red Fox ou en Haïti avec Mélissa Laveaux. Le tout est infusé des rythmes élaborés par Poirier, dansants, certes, mais qui se permettent des nuances et qui n’ont pas toujours la pédale au plancher. La rencontre entre l’organique — dont les voix et d’envoûtantes lignes de guitare — et l’électronique s’avère ici souvent porteuse. Certaines boucles deviennent hypnotiques, mais d’autres, peut-être trop répétitives, peuvent finir par lasser. Geneviève Bouchard

Musique

Frenchy ***, Jazz, Thomas Dutronc

Quand on s’attaque en mode crooner à un répertoire ultra connu, trouver le bon ton comporte certainement son lot de défis. Entre un sourire en coin un peu trop cabotin ou un côté pompeux qui nous fait tomber dans la guimauve, il existe tout un spectre de pièges à éviter. Avec Frenchy, Thomas Dutronc réussit à le faire la plupart du temps. Le Français a voulu rendre hommage à ces pièces nées dans l’Hexagone, mais qui ont fait leur chemin à l’international. En français et en anglais, il revisite ainsi C’est si bon avec Iggy Pop et Diana Krall, La vie en rose avec Billy Gibbons de ZZ Top, Un homme et une femme avec Stacey Kent, Ne me quitte pas avec Haley Reinhart ou La belle vie avec Jeff Goldblum. Si certains choix s’avèrent plus surprenants — cette chouette relecture de Get Lucky de Daft Punk —, on reste quand même dans un territoire plutôt convenu. L’exercice est toutefois mené avec un plaisir évident qui s’avère souvent contagieux, quand on ne pousse pas trop le bouchon du côté sirupeux. Geneviève Bouchard

Livre

Le complexe de Salomon ***1/2, Nouvelles, Hélène Vachon

Je n’aime pas les étiquettes, mais il faut admettre que Le complexe de Salomon est le parfait livre estival. L’enfilade de 12 nouvelles propose, avec beaucoup d’humour et sans complaisance, un regard aiguisé sur notre formidable époque (la formulation est ironique) et l’humanité qui la compose. Ça se dévore tout seul, sans pour autant tomber dans la facilité. Hélène Vachon partage sa plume entre la littérature jeunesse, les traductions et les romans «adultes». Ce qui explique sûrement l’agilité et le souffle de l’écriture de l’autrice de l’île d’Orléans, qui manie l’absurde avec doigté — Malentendant et malentendu, qui se rit des entrevues formatées, s’avère un petit bijou, tout comme Entre psys et Boomerang…, un exercice d’autodérision. Elle sait également se révéler très touchante (Le vieux chien). On peut se questionner, toutefois, sur la présence de Désenchantement, basée sur la lettre d’adieu de l’auteur Stefan Zweig. Quelle manière déprimante de conclure un aussi beau recueil. J’y aurais plutôt placé Les enfants du silence, satire des «amants de la nature» et ode à la quiétude. Le complexe de Salomon en relève : une fort agréable façon de se couper du bruit de fond qui nous submerge, la plupart du temps. Éric Moreault

Musique

1036 ***1/2, Hip-hop, Eman

Pas de doute, la créativité ne prend pas de répit dans le clan d’Alaclair Ensemble, où les projets collectifs ou personnels se succèdent à une vitesse folle. Un an après avoir lancé le minialbum Maison, Eman est de retour avec un album complet, 1036, sur lequel le rappeur de Québec revisite à bien des égards un parcours musical qu’il développe depuis deux décennies. Sous ce titre rendant hommage au studio de l’avenue Cartier où il a fait ses débuts, Emmanuel Lajoie-Blouin (de son vrai nom) fait état du chemin parcouru. La plume parfois frondeuse, parfois plus humble, mais indéniablement dégourdie, le rappeur prouve de nouveau qu’il n’est pas né de la dernière pluie. Ses textes déboulent avec une efficacité redoutable. Ils sonnent surtout bien sentis. Eman partage ici ou là le micro avec les confrères KNLO, Maybe Watson, Claude Bégin, Lary Kidd, Obia le chef ou L’incroyable Seif. Au chapitre des collaborations, offrons toutefois la palme à la consœur Sarahmée, qui vole la vedette avec une tonne d’attitude et un verbe puissant sur Diamants. Geneviève Bouchard