<em>Fabulations, </em>de Mélodie Spear
<em>Fabulations, </em>de Mélodie Spear

Panorama: lu, vu et entendu cette semaine

L'équipe des arts
L'équipe des arts
Le Soleil
Vu, lu, entendu cette semaine : Mononk Jules de Jocelyn Sioui, la musique de Paris Jackson ou de Mélodie Spear, et plus encore.

Musique

OFF ***

Hip-hop, Souldia et Tizzo

On ne pourra pas reprocher à Souldia d’être avare de ses vers. Quelques mois à peine après nous avoir présenté Backstage, au début de la pandémie, voilà le rappeur de Limoilou de retour avec un album complet, concocté avec le Montréalais Tizzo. «C’est ça qui se passe quand Valérie Plante appelle Régis Labeaume», clament-ils. D’une zone rouge à l’autre, les deux rappeurs ont mitonné dans l’urgence ces pièces qui n’étonnent pas tant par leur originalité, mais qui se déclinent avec une indéniable efficacité. Beaucoup d’égo, de l’agressivité tempérée, des échos de la rue, de la solidarité et une tranche de «gastronomie» carcérale. Portées par une certaine rondeur musicale, les plumes sont aiguisées, les rimes vont doit au but. Et l’ensemble, parfois dur, distille à l’occasion message rassembleur. Geneviève Bouchard

Musique

Wilted ***

Fok rock, Paris Jackson

Évidemment, il y a d’abord eu de la curiosité : Paris Jackson est quand même la fille du «roi [déchu] de la pop». Puis de la stupéfaction : Wilted n’a absolument rien à voir avec Michael Jackson. Au contraire. La jeune femme s’inscrit dans un tout autre registre : de la folk-rock éthérée, qui oscille entre pop et alternatif. La belle voix, toute en douceur, évolue entre celle de Chan Marshall (Cat Power) et Dolores O’Riordan (la regrettée chanteuse des Cranberries). Faut-il y voir l’influence de Andy Hull et Robert McDowell du groupe Manchester Orchestra? Certainement. Comme folklore de Taylor Swift a une dette envers Aaron Dessner (The National). Paris Jackson a encore des croûtes à manger, surtout sur le plan de l’écriture, parfois d’une banalité navrante. Mais à 22 ans, soyons un peu indulgents. La suite pourrait nous surprendre davantage! Éric Moreault

Livre

Macaroni en folie (série Alexis) *** ½ 

Roman jeunesse

Dominique Demers, Andréane Bossé Après plus de 10 ans, Québec Amérique réédite les deux derniers tomes de sa populaire série Alexis : Alexa Gougougaga (2005) et Macaroni en folie (2009). Les mêmes histoires rigolotes racontées brillamment par Dominique Demers, mais avec des illustrations remises au goût du jour grâce au talent d’Andréane Bossé. En plus d’ajouter dessins et personnages colorés, on met l’accent sur certains mots en changeant la police et la couleur de ceux-ci, de quoi garder les grands lecteurs en devenir scotché aux pages de l’ouvrage. Notons d’ailleurs que, si la série Alexis aborde des histoires universelles et intemporelles, Macaroni en folie prend d’autant plus son sens présentement puisqu’Alexis doit y relever le défi de vivre 10 jours sans écran! De quoi donner toute une frousse à bien des enfants… et leurs parents! Léa Harvey

Musique 

Fabulations **** 

Rock, Mélodie Spear

Mélodie Spear offre à son public du rock. Pas du «rock féminin». Du rock point. Une musique entraînante, parfois douce ou dansante, mais qui toujours nous rappelle à quel point «ce serait bon en show», dans une foule où tous les spectateurs vibreraient sur le même son : les instruments des musiciennes, la guitare et la voix unique de l’autrice-compositrice-interprète. En attendant le retour de ces grands événements, il faut se contenter de sauter, danser et chanter à tue-tête les beats enlevants de la jeune rockeuse de Québec. Des chansons qui restent dans la tête pour qu’on en déguste tranquillement les textes parsemés de références à la littérature classique et à la culture populaire, telles des «rhapsodies bohémiennes» comme dirait l’artiste. Léa Harvey 

Livre 

Mononk Jules ****

Essai/Récit, Jocelyn Sioui

Comment s’écrit l’Histoire? Voilà la question qui guide Jocelyn Sioui dans Mononk Jules. À travers la vie de son grand-oncle, Jules Sioui, qui a participé à bon nombre de combats pour les peuples autochtones, l’auteur détaille certains pans de l’histoire canadienne et porte une vaste réflexion sur celle-ci. Rempli d’extraits d’articles et d’archives personnelles, l’ouvrage bien documenté pointe les failles de nos grands récits et les questionne en montrant systématiquement «les deux côtés de la médaille». Loin du manuel scolaire, les pages, entrecoupées des illustrations de Mélanie Baillairgée, sont parsemées d’humour, de commentaires et de sarcasme. Avec sa plume vive, touchante et intime, Jocelyn Sioui met des mots sur une histoire que l’on ne s’est, collectivement, jamais vraiment racontée. Léa Harvey

Mononk Jules de Jocelyn Sioui

Livre

Nos oiseaux **** 

Album jeunesse, Éric Dupont, Mathilde Cinq-Mars 

Bien balancé entre lyrisme, anecdote et faits scientifiques, le nouvel album jeunesse d’Éric Dupont plonge ses petits et grands lecteurs dans le monde passionnant de l’ornithologie. Les mots de l’auteur, accompagnés des dessins de Mathilde Cinq-Mars, confèrent une personnalité singulière à la quarantaine d’espèces mises en lumière, sans passer outre les enjeux actuels auxquels elles font face. Que l’on soit confiné en ville ou en région, Nos oiseaux rappelle que la beauté, la liberté et l’horizon ne se trouvent pas très loin. Derrière la fenêtre, au parc ou en forêt, colibris, gélinottes, geai bleu ou hirondelles dansent, chantent et se donnent en spectacle partout, tout autour de nous. Il suffit d’ouvrir l’œil… ou l’oreille pour les apercevoir. Léa Harvey

<em>Nos oiseaux</em>

Livre

The Glass Hotel ****

Roman, Emily St. John Mandel

Après le succès critique et populaire de Station Eleven (2016), une œuvre d’anticipation ­post-apocalyptique qui faisait suite à des romans policiers, j’avais hâte de découvrir quel chemin allait suivre Emily St. John Mandel. La Canadienne d’origine ne m’a pas déçu avec The Glass Hotel, qui emprunte autant au drame intime à propos des fantômes du passé qu’au récit choral à relais. L’astuce est éprouvée, mais le passage du témoin d’un narrateur à l’autre permet de changer la perspective tout en assurant un déroulement fluide, d’une île isolée de la ­Colombie-Britannique à la jungle de verre new-yorkaise, en passant par la mer au large de la Mauritanie. Au cœur du dispositif : un schème de Ponzi dont l’implosion va bouleverser la vie de chacun des protagonistes. La cupidité, l’héritage familial, la culpabilité et les lâchetés sont conviés dans ce roman tragique qui n’épargne personne. Finaliste au Prix Giller remis cette semaine, The Glass Hotel attend encore sa traduction française. Éric Moreault

<em>The Glass Hotel</em>

Livre 

Aliss ***1/2

Roman graphique, Patrick Sénécal, Jeik Dion

D’abord prévu en septembre, repoussé une autre fois, voici enfin venir l’adaptation d’Aliss en roman graphique. L’attente en valait la peine! Le livre de Sénécal, publié en 2000, se voulait une relecture particulièrement sexe, drogues et rock’n’roll du Alice de Lewis Carroll. La quête initiatique de son héroïne la faisait quitter la banlieue pour traverser de l’autre côté du fleuve dans la métropole — mais dans un quartier peuplé d’excentriques et d’illuminés. La jeune femme ne perdait rien pour attendre. Cette nouvelle version concoctée par Jeik Dion (Turbo Kid) a conservé l’essentiel de l’intrigue, notamment l’aspect très explicite des orgies dans lesquelles Aliss sera entraînée (donc à ne pas laisser traîner à portée des enfants). Pour traduire en images l’univers fantasmagorique de l’auteur, l’illustrateur a choisi une approche duochrome (noir et rouge) évocatrice. Ce livre est une très bonne façon de vivre le danger par procuration : palpitations garanties. Éric Moreault

<em>Aliss </em>

Livre 

Lignes de vie **1/2 

Nouvelles, Michel Dufour

L’auteur québécois signe une vingtaine de nouvelles dans Lignes de vie : des textes classiques et efficaces qui regorgent — voire débordent — de réalisme. D’une plume simple, courte et rapide, Michel Dufour tricote de multiples histoires diversifiées, que l’on glisse d’un CHSLD à un champ de sauterelles, en passant par le bureau d’un écrivain. D’un univers à l’autre, on plonge de façon sensible et touchante dans l’enfance et la vieillesse alors qu’on frôle toutefois différents sujets, pourtant d’actualité, comme la santé mentale, l’itinérance, le climat ou la religion. Si ses finales sont parfois prévisibles ou, au contraire, complètement rocambolesques, Lignes de vie promet, malgré tout, une lecture divertissante et accessible. Léa Harvey

<em>Lignes de</em><em> vie</em>

Livre

Le principe de la mygale ****

Essai, Nadia Murray

Jean Leloup est un personnage fascinant, ultra créatif, frondeur, touchant, parfois déstabilisant… On ne sait jamais trop où il va nous revenir. Voilà justement ce qui a intéressé l’autrice Nadia Murray dans son essai Le principe de la mygale, qui se penche sur différentes incarnations de l’artiste au fil de sa carrière. Les neuf albums studio du singulier auteur-compositeur-interprète sont décortiqués, avec des chansons marquantes mises en exergue. On part ici d’un mémoire de maîtrise, d’un travail académique. Le premier chapitre peut d’ailleurs rebuter par son aspect didactique. Mais la suite nous convie dans une analyse à la fois intelligente et conviviale dans l’univers d’un artiste qui a vécu ses zones d’ombre, ses bonheurs et ses folies… Pour les fans qui connaissent les références, ça se lit comme un charme. Ça donne aussi envie de se replonger dans la musique de Leloup. Pour les autres, voilà l’occasion d’une nouvelle et peut-être nécessaire rencontre… Geneviève Bouchard

<em>Le principe de la mygale</em>

Livre

Des souris et des hommes *****

Roman graphique, John Steinbeck, Rébecca Dautremer

On ne compte plus les adaptations de ce classique de la littérature américaine (1937), roman phare (avec Les raisins de la colère) du gigantesque auteur qu’est Steinbeck (nobélisé en 1962). Mais celle-ci se distingue par sa facture extrêmement soignée, magnifiée par les illustrations de Rébecca Dautremer. La Française réussit à créer un véritable dialogue entre les mots et les dessins, variant style et effets sur les 420 pages du roman graphique. Un travail colossal et imaginatif qui n’est pas sans rappeler Moi, ce que j’aime, c’est les monstres d’Emil Ferris, dans un tout autre registre, également édité chez Alto. Des souris et des hommes évoque une amitié particulière, hors-norme. Celle de deux hommes dissemblables et contrastés, mais unis dans leur volonté de s’arracher à la misère. La trajectoire qu’ils empruntent ne peut que connaître un dénouement tragique, mais il est sublimé par l’ultime sacrifice de George Milton envers Lennie Small. Un propos intemporel qu’a superbement adapté l’illustratrice. Un livre qui mérite toute notre admiration. Éric Moreault

Musique

Toï Toï ****

Électro-pop, Suzane

Le début de carrière musicale de Suzane avait déjà fait grand bruit dans sa France natale avant que sa musique ne traverse enfin l’océan vers nous. Nous voilà très bien servis par une nouvelle voix qui combine une efficacité électro-pop et un discours lucide, intelligent et très bien tourné. À la fois sensible et frondeuse — même quand elle chante la paresse —, Suzane ne saisit pas le micro pour ne rien dire. Son album, Toï Toï (une traduction allemande du mot de Cambronne), est traversé de thèmes importants et actuels : l’obsession des réseaux sociaux, les changements climatiques, le harcèlement sexuel, l’homosexualité, l’égalité homme-femme (en duo avec Grand Corps Malade), la dictature de la minceur, le stress et la pression qui nous est imposée au quotidien… «Le monde n’est pas fun», résume l’autrice-compositrice-interprète, qui distille ses messages en musique sans faire la morale et avec une redoutable force de frappe (elle qui se dit fan de Bruce Lee). Le contraste s’avère fertile. Sur un terrain plus personnel, elle évoque son passé de serveuse, ses envies d’évasion, un amour qui s’étiole ou son attachement à ses racines du Sud. Il faudra bien sûr patienter, mais il nous tarde de la découvrir sur scène…  Geneviève Bouchard

<em>Toï Toï</em>, Suzane

Livre

Autopsie d’un crime imparfait ***

Docu-polar, Jacques Côté

La vague actuelle des récits de vrais crimes, ravivée à la télé et en baladodiffusion, succède à celle amorcée à l’époque par le remarquable De sang-froid (1966) de Truman Capote. Ce qui n’enlève rien à la pertinence d’Autopsie d’un crime imparfait, qui reconstitue minutieusement le meurtre de France Lachapelle en 1980 à Québec et les procès qui ont suivi, docu-polar qu’on ne saurait qualifier d’opportuniste, 40 ans après les faits. Si ce n’est, justement, qu’on remarque une certaine précipitation pour publier au moment de ce triste anniversaire. L’ajout de l’entrevue de Robert Lepage, réalisée après la remise du manuscrit, ainsi que des coquilles et des répétitions qu’un travail d’édition moins précipité aurait corrigées, en témoigne. Ce qui est bien dommage, mais n’enlève rien à la qualité de la copie de Jacques Côté. Le style s’avère moins flamboyant que dans ses polars, mais la forme captive. L’auteur a su recréer, sans sensationnalisme et avec respect, les tenants et les aboutissants de cette histoire scabreuse, tout en soulevant une question factuelle primordiale : Christian Gagnon était-il le vrai coupable ou ses problèmes de santé mentale l’ont précipité dans un engrange qui l’a broyé? Un livre imparfait, certes, mais nécessaire. Éric Moreault

<em>Autopsie d’un crime imparfait,</em> Jacques Côté

Musique

Paradis artificiels ****

Pop, thaïs

Fermez les yeux. Dansez. Et laissez-vous bercer. Voilà ce que thaïs nous suggère avec Paradis artificiels. Que l’on soit confiné, en train de prendre une marche ou même à l’épicerie, l’EP de la jeune artiste montréalaise caresse nos oreilles et soustrait de nos épaules le poids de l’actualité inquiétante des derniers temps. Avec une voix douce et des mélodies envoutantes, thaïs glisse vers une mélancolie confortable et surtout lumineuse, qui apaise l’esprit. Bien qu’elle se soit inspirée de douleurs amoureuses pour écrire cet album, l’auteure-compositrice-interprète insère beaucoup d’espoir et de bien-être dans ses textes qui sont accompagnés d’une pop délicate, mais joyeuse. Le seul défaut de Paradis artificiels? Il ne possède que six chansons. Léa Harvey

<em>Paradis artificiels,</em> thaïs

Livre

Trahisons (La Brochure – Tome 1) ****

Roman , Pauline Gélinas

Grâce à la fiction, Pauline Gélinas rouvre tout un pan de l’histoire canadienne : la colonisation de l’Ouest et les camps de concentration qui ont poussé sur le territoire lors de la Première Guerre mondiale. Plus qu’un simple survole de l’Histoire, l’écrivaine et ancienne journaliste plonge dans la propagande, les magouilles politiques et les blessures des immigrants ukrainiens qui ont peuplé les prairies canadiennes. D’une écriture vive et sensible, qui sème l’indignation, Pauline Gélinas offre à ses lecteurs un roman humain qui prend parfois des allures de documentaire, mais qui cultive cette volonté de tourner la page pour toujours en savoir plus sur le passé. L’autrice utilise presque la fiction comme un prétexte pour mettre en lumière la touchante et difficile traversée qu’ont vécue ces familles austro-hongroises à la recherche d’une vie simple et paisible. Trahisons permet une réflexion sur les tabous historiques canadiens et sur les souvenirs que l’on souhaite collectivement entretenir dans le futur. Léa Harvey

<em>Trahisons (La Brochure – Tome 1),</em> Pauline Gélinas

Livre

Le marcassin envolé ***½

Témoignage, Typhaine Leclerc

Quand un enfant meurt, les mots manquent souvent pour les proches et pour les parents. Dans Le marcassin envolé, Typhaine Leclerc a le courage de poser des mots, puis des phrases sur le décès de son bébé Paul, mort le 1er février 2014, 28 jours après sa naissance. Sous la forme d’un journal mensuel, l’autrice revient sur sa grossesse, la courte vie de Paul ainsi que sur son processus de deuil, de 2014 à 2020. À travers les 155 pages du récit, elle se pose des questions et porte une réflexion sur la mort et la maternité, mais elle raconte surtout sereinement la façon dont elle s’y est prise pour se relever de cette épreuve et pour réapprendre à vivre suite à l’absence de ce bébé qu’elle ne pourra jamais voir grandir. Typhaine Leclerc publie Le marcassin envolé comme un geste d’espoir, comme la preuve qu’il est possible de survivre face à de terribles drames, quels qu’ils soient. Léa Harvey

<em>Le marcassin envolé</em>, Typhaine Leclerc

Musique

Love is the King *** 1/2

Folk-rock, Jeff Tweedy

Jeff Tweedy ne pouvant plus vraiment se produire sur scène actuellement pour les raisons que l’on sait, le guitariste et chanteur de Wilco a amorcé l’écriture du livre How to Write One Song. Joignant le geste à la parole, il s’est donc mis à composer une dizaine de chansons qui sont devenues Love is the King. L’auteur-compositeur-interprète avait la chance d’avoir deux musiciens sous la main, ses fils Spencer et Sammy, ainsi qu’un studio. Opaline aurait pu faire partie du répertoire de sa formation de Chicago. Le reste, toutefois, propose des mélodies beaucoup plus aériennes et dépouillées. On oscille dans les diverses déclinaisons entre folk rock, majoritairement, et country rock (Natural Disaster). Ce qui a l’avantage de mettre en évidence la superbe voix de Tweedy et ses textes. Pas de grandes déclarations sur la pandémie, mais plutôt de petits bijoux sur l’importance des relations et du contact sur la nature humaine. Pour utiliser l’expression consacrée, un bouillon de poulet pour l’esprit. Ça fait beaucoup de bien en ce moment.  Éric Moreault

Livre 

Paul-Absent ****

Album jeunesse, Evelyne Fournier, Anne-Marie Bourgeois

Paul étant parti quelques jours chez ses grands-parents, Papa et Maman D’Amours doivent renouer avec leur — trop plein de — liberté. Quand le chat n’est pas là, les souris dansent. Mais quand Paul est absent, ses parents pensent à lui… constamment. À l’épicerie ou au cinéma, leur petit loup est partout! Plusieurs parents se reconnaîtront très certainement dans le tout nouveau livre d’Evelyne Fournier qui raconte aux tout petits ce que font vraiment leurs parents quand ils sont en «vacances d’enfants». Les magnifiques illustrations colorées d’Anne-Marie Bourgeois couplées aux mots de l’autrice font de Paul-Absent un album jeunesse rigolo et sympathique, qui laisse un grand sourire sur les joues de tous les lecteurs, aguerris comme apprentis.  Léa Harvey

<em>Paul-Absent,</em> par<em> </em>Evelyne Fournier et Anne-Marie Bourgeois

Livre 

La mort d’un commis de dépanneur *** 1/2 

Roman, Jean-François Aubé

On entre et on sort du dépanneur en vitesse, pressés de rapporter la pinte de lait pour finir la recette de muffins ou parce qu’on doit rapidement reprendre la route. Dans La mort d’un commis de dépanneur, Jean-François Aubé invite toutefois ses lecteurs à rester un peu plus longuement dans le commerce, le temps de 227 pages. Devant le comptoir-caisse du magasin, entre le beef jerky et les «Cracker Jack», l’auteur brosse un portrait humain de personnages que l’on a tous déjà croisés, de la personne qui reluque trop longtemps les barres de chocolat à celle qui s’achète tous les matins une caisse de 24. Derrière le comptoir, Aubé dessine un jeune homme désabusé et accro au sexe, qui retrouve tranquillement sa sensibilité. Entre l’humour noir et le cynisme du commis, la plume poétique de l’écrivain frappe sans qu’on s’y attende. Malgré ses apparences sombres et lourdes, La mort d’un commis de dépanneur aguiche et divertit dès les premières pages.  Léa Harvey

Livre 

Le cœur à retardement ****

Roman, Andrew Kaufman

Le cœur à retardement est à la frontière entre l’absurde, l’existentialisme et le surréalisme, un suspense philosophique complètement éclaté tant sur la forme que sur le fond. D’une plume moderne, brillante et touchante, Andrew Kaufman parle du cœur, de ses émotions et du lien entre les deux : l’amour. L’auteur pousse ses personnages — et ses lecteurs — à se regarder en pleine face et à se demander : à quoi sert le cœur humain? Dans ce roman, traduit en français par l’autrice québécoise Catherine Leroux, cette question est au centre de l’histoire puisque Charlie, un homme divorcé et brisé, devra y répondre s’il veut obtenir son épiphanie et ainsi quitter l’univers parallèle de Métaphoria, ses fantômes, cyclopes, serrures parlantes et autres. Le cœur à retardement est de ces œuvres qu’on lit, puis relit encore et encore. Pour comprendre tous ses niveaux, pour mieux en savourer les phrases, mais surtout pour retomber dans l’univers étonnant (et un peu fou) qu’il renferme entre ses pages. Léa Harvey

Musique

Existential Reckoning ***

Électro-rock, Puscifer

Quand Maynard James Keenan n’est pas occupé avec Tool ou A Perfet Circle, il lui arrive d’enregistrer sous l’alias Puscifer — un cirque électro-rock et une expérience multimédia composés de survivants d’enlèvement par des extraterrestres… Depuis 2007, le chanteur multiplie les collaborations en son sein, mais, pandémie oblige, la formation évolue en trio (avec la guitariste Mat Mitchell et la claviériste Carina Round, en appui aux chœurs). Pas de structures musicales complexes ici : Puscifer mise sur un certain dépouillement et les répétitions rythmiques et mélodiques. La comparaison avec Nine Inch Nails s’avère incontournable, à l’avantage de NIN, qui a une signature plus forte. Puisque c’est d’abord son véhicule, Keenan place sa voix plus en évidence sur Existential Reckoning, jouant de celle-ci du fausset (la pop Underwhelming) à la basse style Marilyn Manson (Bedlamite). Pas mauvais, mais pas transcendant.  Éric Moreault

Musique

Récidivistes *** 1/2

Hip-Hop, 83

Ça faisait un bail qu’on n’avait pas eu des nouvelles du collectif 83, qui a rassemblé plusieurs rappeurs de la Rive-Sud au tournant du millénaire. Avec des membres occupés ailleurs que sur la scène musicale, le groupe s’est reformé afin de souligner les 20 ans de son premier album, Hip-hop 101. Et force est d’admettre qu’il n’a pas perdu la main. 2Faces, T-Mo et B-Ice (Taktika), Canox et Onze reprennent du service avec une verve indéniable, dans un esprit certainement empreint de nostalgie, mais qui ne perd pas de sa pertinence en chemin. Les gars en parlent comme d’une démarche «puriste». On le leur accorde. Pas de grands flaflas ou de bidouillages inutiles sur cette collection. Une bonne dose d’ego-trip (ça vient avec la prémisse), mais surtout des beats efficaces, des plumes aiguisées et des livraisons qui n’ont rien perdu de leur mordant. On apprécie surtout le point de vue d’artistes qui célèbrent leur passé, mais qui mettent de l’avant un discours nourri par leurs 40 ans, notamment quand ils posent un regard sur Québec, sur des relations pas si simples ou sur des amis disparus. Il y a de la substance, là-dedans.  Geneviève Bouchard

Musique

Migration *** 1/2

Pop, Kinkead

Les jumeaux de Québec Henri et Simon Kinkead avancent à la blague qu’ils ont fait leur premier jam dans le ventre de leur mère. À entendre leur connivence musicale, on pourrait être tenté de les croire. Leur premier album complet, Migration, fait montre d’une fort belle affirmation, tellement ancrée dans leur génération et dans cette époque où tout n’est pas si simple. Entre l’illusion des réseaux sociaux et la pression qu’elle engendre, des relations compliquées, quelques excès nocturnes, la détresse mentale et les questionnements sur l’identité et l’orientation sexuelle (l’un s’identifie comme queer, l’autre comme bisexuel), le duo traite sans détour et de façon sensible de vraies questions sur cette collection de chansons, qui allient souvent habilement discours engagé et rythmes festifs. Avec la collaboration de Simon Kearney à la réalisation, ces messages importants se déclinent dans une facture pop, trempée dans le funk et la soul. Mais l’album se garde des parenthèses plus intimistes, comme cette Reality Show à fleur de peau. Ou cette très belle chanson d’amour entre deux hommes, Savane, qui se pose sans complexes et tout en douceur en fin de parcours. Geneviève Bouchard

Musique

Letter to you ****

Rock, Bruce Springsteen

Le sirupeux Western Stars (2019) nous avait laissé un souvenir doux-amer. Pour ce 20e album, Bruce Springsteen a tenu à réaffirmer son statut légendaire de rockeur au cœur de poète en rapatriant le E Street Band (avec la guitare tranchante de Van Zant, la cadence de Weinberg et le sax vigoureux de Jake Clemmons). Très bonne idée. Enregistré en direct, en quatre jours, Letter to You est un grand crû — même si la mort rôde partout, de Ghosts à Last Man Standing. Le chanteur a tenu à s’adresser à ses admirateurs avec ses hymnes forts et sa plume alerte pour leur rappeler sa devise : amour, liberté et fraternité. Aucune nostalgie, mais beaucoup d’émotion, dans les 12 titres : la voix vibrante n’a (presque) pas pris une ride. Ça paraît d’emblée dans la superbe complainte One Minute You’re Here. L’ombre de Dylan — son frère siamois — plane un peu partout. On peut l’entendre dans la partition de Janey Needs A Shooter et l’harmonica utilisé par le Boss ou dans If I Was The Priest, les deux chansons les plus épiques de Letter to You. On ose espérer que celui-ci ne sera pas le dernier chapitre de son œuvre. Parce qu’après toutes ces années, la musique et les paroles n’ont rien perdu de leur vigueur ni de leur pertinence.  Éric Moreault

Musique

Sunset in the Blue ****

Jazz, Melody Gardot

Une vague d’élégance, de douceur et de sensualité. Voilà comment on peut recevoir le cinquième album de Melody Gardot. L’Américaine devenue Parisienne revient en ces temps incertains avec une collection de pièces qui font du bien. Littéralement. Il y a certainement cette From Paris With Love qui a rassemblé (à distance, bien entendu) des musiciens et des mélomanes des quatre coins du monde en soutien au personnel soignant pendant le confinement. Il y a surtout ce bouquet de chansons d’amour qui prennent leur temps, qui se blottissent tout en rondeur au creux de l’oreille. Tout est apaisant dans ces airs de jazz, qui adoptent ici des accents bluesés, là des rythmes latins. Des guitares subtiles, des arrangements de cordes somptueux… Mais surtout cette voix à la fois veloutée et magnétique. Melody Gardot captive en anglais ou en portugais, dans ses propres mots ou dans des reprises savamment choisies, comme cette superbe version de Moon River, enregistrée avec le même ingénieur de son qui avait immortalisé, en 1961, la version d’Audrey Hepburn pour le film Breakfast at Tiffany’s. Ça ne s’invente pas… Il y a un peu de magie là-dedans.  Geneviève Bouchard

Livre 

Quand il fait triste Bertha chante  *** 1/2 

Récit, Rodney Saint-Éloi

Devenons-nous vraiment grands devant nos parents? Ou restons-nous toujours, malgré les années qui s’accumulent, un pied dans l’enfance? Dans ce récit humain et profondément intime, Rodney Saint-Éloi entame un dialogue avec sa maman, aujourd’hui décédée. Une conversation d’adulte à adulte, entre un fils et sa mère, sur ce qu’elle lui a laissé, l’amour, l’avenir, sur le déracinement et sur tout ce qu’ils n’ont pas eu le temps de s’avouer. Avec Quand il fait triste Bertha chante, l’écrivain brosse un portrait touchant de cette femme qui l’a mis au monde, mais aussi de l’adolescente ou encore de l’amoureuse qu’elle était. De son point de vue de fils, il nous montre Bertha, la femme. Une perspective que seuls la mort ou l’exil permettent à un enfant.  Léa Harvey

Musique

Away is Mine ***

Fok-rock, Gord Downie

Dix jours après le décès de Gord Downie, il y a trois ans, nous avions un album concept posthume pour nous consoler. Introduce Yourself était constitué de 23 chansons à propos de personnes qui avaient marqué la vie du chanteur des Tragically Hip. Il restait toutefois du matériel, enregistré trois mois avant sa mort. Les dix pièces réunies sur Away is Mine sont dédoublées : un disque avec les arrangements électros de Nyles Spencer et l’autre avec les versions originales acoustiques. Celui-ci a nettement notre préférence même si le réalisateur avait fait un solide travail sur Man Machine Poem, le dernier album des Hip. Le dépouillement sied davantage à la voix de Downie dans le contexte. La fragilité de l’homme et, par le fait même, l’émotion passent mieux, ce qui favorise une forme de recueillement. Il y a tout de même de belles réussites — Hotel Worth, par exemple, se serait aisément inséré dans un album du légendaire groupe ontarien. Ce dernier legs, à défaut d’être une révélation, devient un précieux baume.  Éric Moreault

Musique

Joie de vivre, ****

Pop, Louane

Avec ce troisième album, la Française Louane revient avec un très efficace alliage entre un certain ancrage dans une tradition de la chanson française et des sonorités pop bien actuelles. On sent surtout que la jeune femme s’affirme plus que jamais sur cette proposition qui ne manque pas d’extraits radio potentiels, mais qui, en cette époque de simples et de listes de lecture, a surtout été pensée comme un vrai album. On songe à ces interludes qui viennent ponctuer le voyage. Ou à cette progression dramatique qui guide l’oreille au fil de près d’une vingtaine de titres donnant autant dans la ballade épurée que dans les rythmes plus urbains. Dans la jeune vingtaine, Louane s’associe à des collaborateurs (Damso, Soolking, Thérapie Taxi, ou Dinos, notamment) pour forger des tableaux musicaux de son âge et de son temps. Celle qui s’est fait découvrir au concours télévisé The Voice en 2013 s’illustre justement par une voix qui cultive les textures, tant dans ses envolées que dans ses segments plus fougueux. Une pop bien ficelée, intelligente et sensible, en somme.  Geneviève Bouchard

Livre

Petits géants ****
Roman, Pier Courville

Prêt pas prêt, Pier Courville happe ses lecteurs de plein fouet avec la touchante histoire de Noam et Lou, deux grands prématurés, de 635 et 930 grammes, qui luttent pendant 109 jours, dans leurs incubateurs, pour survivre. Malgré les longs corridors froids, les tubes qui cachent les nez et les corps qui souffrent, Petits géants baigne dans l’amour et l’espoir. D’une voix humaine et sensible, l’écrivaine fait le portrait d’une maternité difficile, entourée de la cruauté du monde hospitalier, sans qui la survie – puis la vie – serait toutefois impensable. Les 378 pages, qui se dévorent comme un suspense, sont parsemées de grandes questions sur le rôle des parents face à la prématurité, les traitements donnés à leurs enfants, les séquelles qu’ils pourraient garder, la douleur de tous et la détresse qui en découle. Sans jugement ni critique, d’un point de vue peu abordé jusqu’à présent, l’autrice nomme les tabous et les détruit, un à un. Parce que l’histoire est déchirante, Petits géants n’est pas un livre qu’on a envie de lire en général, mais pour l’ouverture et la sensibilité dont il regorge, Petits géants est un roman que l’on se doit de lire. Léa Harvey

<em>The New OK, </em> Drive-By Truckers

Musique

The New OK *** 1/2
Rock, Drive-By Truckers

The New OK n’a pas la dimension épique des albums habituels des Drive-By Truckers, fiers porte-étendards du southern rock (l’aspect white trash en moins). Parce qu’il fut conçu en partie pendant la pandémie actuelle, avec des morceaux enregistrés pendant la session d’Unraveling (sorti en janvier) et quelques autres dans des studios séparés. Il gagne en urgence et en fragilité. Patterson Hood habitant maintenant Portland, son écriture reflète les tensions au sud de la frontière, comme sur la pièce-titre : «Smashing medics and the once-free press / Goons with guns coming out to play / It’s a battle for the very soul of the USA.» The New OK révèle un groupe inquiet, qui a pris les seules armes légitimes pour combattre l’obscurantisme : leurs instruments. Chansons engagées, certes, mais sans oublier le plaisir jubilatoire de la musique. Eux qui avaient déjà repris Strutter de KISS (sur The Big to Do, 2010), ils font un choix plus significatif et pertinent pour clore ce très bon essai : The KKK Took My Baby Away des Ramones. Éric Moreault

<em>À l’aube revenant, </em>par Francis Cabrel

Musique

À l’aube revenant *** 1/2
Folk/Chanson, Francis Cabrel

Il y a quelque chose de réconfortant à retrouver Francis Cabrel, qui reste fidèle à lui-même au fil des ans : une plume sensible et affûtée, une voix qui nous revient chaque fois comme une amie. Et ce don inégalé pour chanter l’amour. Sur son 14e album, l’auteur-compositeur-interprète français nous propose un voyage dans le temps, à la rencontre des troubadours. Toute une idée de filiation ou d’héritage traverse cet album. Il y a ce respect témoigné à ces «rockstars» du Moyen Âge (lui-même a souvent été qualifié de troubadour), mais aussi des clins d’œil à ces poètes qui l’inspirent : Verlaine, Rimbaud, mais aussi Leonard Cohen, Barbara ou même James Taylor, dont il revisite la chanson Sweet Baby James. Il y a un touchant hommage à son père, mais aussi un micro partagé avec sa fille Aurélie. Avec beaucoup de sensibilité, Cabrel boucle une boucle, ici. Mais il n’a pas perdu pour autant son regard aiguisé et son sourire en coin. Quand il parle des doubles standards écolos, du malaise grandissant à communiquer avec autrui ou de la nécessité de voir la poésie et le bonheur dans le quotidien, il touche une cible. Un regard derrière pour mieux aller de l’avant, en somme.  Geneviève Bouchard

Télé

Emily à Paris *** 1/2
Série, Darren Star

Tout juste sortie sur Netflix, Emily à Paris nous est offerte par le créateur de Sexe à New York, Darren Star. Et ça parait : dans l’image, le ton, la musique, partout. Mais ici, c’est l’histoire d’Emily Cooper [Lily Collins], jeune spécialiste des réseaux sociaux pour une firme marketing de Chicago. Dès le premier épisode, la jeune femme s’envole à Paris pour travailler auprès de luxueuses compagnies. Moderne, résolument féministe et surtout américaine, Emily s’impose dans le paysage de la mode française et réussit à s’y faire graduellement une place. Il faut le dire tout de suite : oui, c’est cliché : de sa relation avec les garçons jusqu’à son porte-clé à l’effigie de la tour Eiffel. Les dix épisodes, d’une trentaine de minutes chacun, présentent le Paris carte postale que l’on connaît très bien. Café, croissant, baguette, Louvre et compagnie sont au centre de la trame narrative de l’émission. Malgré tout, Emily à Paris est une série qui fait du bien. Qu’on la visionne en rafale ou non, les émissions se savourent doucement, comme un péché mignon. Et puis, soyons honnêtes, Emily à Paris remplirait-elle vraiment son rôle de série «franco-américaine» sans référence à Gossip Girl ou à La Vie en rose?  Léa Harvey

Musique

Tickets to My Downfall *** 1/2
Punk-rock, Machine Gun Kelly

Les admirateurs de Machine Gun Kelly risquent de faire un méchant saut en écoutant Tickets to My Downfall. OK, le rappeur (et acteur) de Cleveland a réalisé quelques incursions dans la sphère rock au cours du temps — et le dernier morceau d’Hotel Diablo (2019), avec YUNGBLUD et Travis Barker, était résolument rock. Mais de là à concrétiser un album punk rock, il y avait un immense pas... que MGK a franchi. Le titre joue ici sur deux tableaux : la chronique des abus habituels et des combats contre la dépression qui peuvent l’entraîner vers le fond («I’m selling tickets to my downfall») et possibilité de perdre ses fans avec un surprenant virage — complètement assumé. Des thèmes qui épousent parfaitement le format emo rock. Musicalement, les parentés avec blink-182 sont évidentes — Travis Barker réalise et coécrit plusieurs chansons —, avec des teintes Green Day et des incursions plus pop (My Ex’s Best Friend), sans jamais dépasser les trois minutes réglementaires. Rien de révolutionnaire, mais fichtrement bien foutu et mélodique. Éric Moreault

Livre

Le vide sous mes pas *** 1/2
Témoignage, David Homel

Le nouveau livre de David Homel est un objet littéraire plus difficile à cerner que l’habituel roman. Le vide sous mes pas se loge quelque part entre le témoignage et l’essai. L’auteur montréalais y raconte, avec une honnêteté et une franchise parfois brutales, le terrible accident qui, à 18 ans, le cloue de longs mois sur un lit d’hôpital, et le handicap, physique et mental, qui l’a hanté jusqu’à ce qu’il décide de se reconstruire. «La corvée est quotidienne, et l’on sait pertinemment que le combat [contre la douleur et le vieillissement] est perdu d’avance.» Mais jamais Homel ne s’apitoie ni ne se livre à des épanchements sentimentaux. Et il y a un contexte : l’adolescent fuyait l’enrôlement pour le Vietnam. C’est donc, aussi, une chronique de l’époque, de ce qui suit et de l’homme qu’il devient — avec moult références historiques en forme de clins d’œil partagés avec humour. Sous sa plume alerte, à la fois ciselée et terre-à-terre, cette confession vibre d’un attrait particulier, celui de notre empathie. En plus, ça se dévore tout seul.  Éric Moreault

Musique

Carla Bruni ****
Chanson, Carla Bruni

En ces temps pas vraiment jojo, ce nouvel album de Carla Bruni arrive comme une petite caresse. Trois ans après nous avoir proposé une collection de reprises et sept années après ses dernières chansons originales, ­l’autrice-compositrice-interprète nous revient avec un album éponyme réalisé par Albin de la Simone qui synthétise ce pourquoi ses fans ont craqué pour elle il y a 18 ans avec Quelqu’un m’a dit : un timbre de voix à la fois feutré et magnétique et des chansons douces, sensibles, qui distillent une indéniable authenticité. Loin des grands éclats et avec une livraison qui assume une certaine vulnérabilité, l’ex-mannequin (et ancienne première dame de France) s’invite au creux de l’oreille avec des pièces presque chuchotées, qui parlent d’amour sous plusieurs formes. Elle ajoute un chapitre animalier à son catalogue en chantant un sympathique petit guépard. Elle célèbre l’extase en empruntant quelques accents à Morricone. Elle revendique de belle manière Le garçon triste, qu’elle avait d’abord offert à Isabelle Boulay. Sur un air de berceuse, elle décrit la mélancolie d’une maman quand son enfant quitte le nid. C’est intime, c’est beau et c’est vrai. Geneviève Bouchard

Musique

10 Songs *** 1/2
Pop-rock, Travis

On se demande souvent à quoi tient le succès. Que Travis, par exemple, n’a pas obtenu celui de groupes — Coldplay et Snow Patrol pour ne pas les nommer — qui, pourtant, marchent dans leurs traces avec beaucoup moins de talent, sensibilité et créativité. Un grand mystère qui ne décourage pas le quatuor écossais pour autant. Pour leur 9e album, la formation pop-rock mise encore et toujours sur un sens de la mélodie imparable, un piano omniprésent, de superbes harmonies vocales (voire un touchant duo avec Susanna Hoff sur The Only Thing), des arrangements impeccables et juste assez de spleen pour avoir le vague à l’âme. Même si les complaintes forment le cœur de 10 Songs, on retrouve ici une chanson plus pesante (Valentine) et là plus énergique (A Ghost). La voix de Fran Healy demeure intacte et sa plume se fait plus concise et incisive. Du très beau travail. Encore une fois. Éric Moreault

Livre

Fais de beaux rêves ***
Roman, Virginie Chaloux-Gendron

Avec Fais de beaux rêves, Virginie Chaloux-Gendron présente une mère monoparentale qui imagine sans cesse la mort de son bambin. Qu’il soit frappé par une voiture, poussé devant le wagon du métro ou électrocuté dans son bain, les accidents et les infanticides se succèdent en nous laissant le souffle court. La femme vit le deuil de son garçon décédé. Mais l’est-il vraiment? Les courtes scènes et la narration saccadée, qui change au «je», «tu», «elle», d’un paragraphe, d’un chapitre, d’une page à l’autre, brouillent la réalité. Sans racine ni enfance, brisée par le vide et la mort, la jeune femme s’accroche à ce fils comme à une bouée. Parce qu’il est sa seule raison de vivre, l’unique lumière au bout du tunnel. Dans un cocktail follement explosif, l’auteure de Cerises de terre offre à son public un roman étrangement puissant et pose un regard étonnant sur les liens mystiques entre une mère et son enfant.  Léa Harvey

Mon (jeune) amant français *** 1/2
Roman, Josée Blanchette

Malgré l’âgisme ambiant, Jeanne, une «quinqua» nouvellement divorcée, tente de se redéfinir en tant que femme indépendante, sexy et courageuse. Sur une route cahoteuse, jonchée de tabous et de doutes, elle plonge dans l’univers des milléniaux (Tinder, Insta et cie). Au creux des bras — et du lit — de son jeune amant, Jeanne goûte à ses nouvelles limites. Comme une renaissance, elle réussit à se dérober de ses vieux barreaux de fer. Qu’on veuille le qualifier d’érotique, de féministe ou de culturel, aucune étiquette ne tient sur Mon (jeune) amant français qui est avant tout imprégné de liberté. Journaliste depuis une trentaine d’années, Josée Blanchette campe cette toute première fiction dans l’actualité. La plume vive et mordante de la chroniqueuse nous est offerte comme un cadeau qui, sous ses airs ludiques et modernes, demande toutefois une réflexion introspective et sociale.  Léa Harvey

Musique

Travelling ****
Instru­mental, Daniel Bélanger

Les huit albums studio qu’a fait paraître Daniel Bélanger depuis près de 30 ans ont eu maintes occasions de le prouver : l’auteur-compositeur-interprète est pourvu d’un imaginaire foisonnant qui a fort bien servi son œuvre chansonnière. Son tout récent Travelling ne fait pas exception côté créativité, mais se démarque ici par son caractère instrumental. À l’invitation du musicien, c’est au tour de l’auditeur d’apposer des images sur ses compositions, dans ce qu’il a un peu décrit comme une trame sonore d’un film qui n’existe pas. Varié dans les styles comme dans les tons, Travelling propose 13 tableaux évocateurs qui happent l’oreille et qui surprennent parfois : ici une flûte à coulisse, là une ligne de voix qui berce ou qui se fait percussive. Élaboré par Bélanger fin seul en studio, puis bonifié de cordes ou de trompette par des complices musiciens, le voyage s’avère finement ficelé et marqué d’une grande liberté. Et celle-ci est certes contagieuse. Voilà un appel à la rêverie à saisir avec bonheur.  Geneviève Bouchard

Fly *** 1/2
FOLK, Sébastien Lacombe

Avec Nous serons des milliers (2016), Sébastien Lacombe avait réussi une fusion aboutie entre folk-rock et sonorités africaines, et livré une signature forte. Pour ce cinquième opus, son premier tout en anglais, le chanteur bifurque vers un folk plus pur, avec des arrangements plus conventionnels (So You Say, Every Man Needs Loving, Fly, I Am Who I Am) mais vachement bien torchés. L’artiste s’est organisé pour que le dénuement ne devienne pas linéaire, posant de-ci de-là un piano, des guitares planantes, des harmonies vocales quasi gospel, des claviers bien dosés. Ce sont quand même les chansons au fond sonore plus étoffé (Gold in Your Soul, joliment nappée de synthétiseurs, When the Devil Rides with Me et son rock légèrement mordant, My Thousand Dollar Car, propulsée par un refrain en majeur) qui brillent le plus. Quant à l’anglais, il offre la distance permettant à Lacombe de suivre l’onde d’une rupture amoureuse sans tomber dans la lourdeur ni sacrifier une couleur musicale bien à lui. Steve Bergeron, La Tribune

This Dream of You ***
Jazz vocal, Diana Krall

Diana Krall n’a jamais craint de sortir du carcan de son créneau. Ces dernières années, elle a multiplié les incartades : des interprétations des 78 tours de son père (Glad Rag Doll); des chansons entendues à la radio dans sa jeunesse (Wallflower), sans oublier ses duos avec Tony Bennett (Love is Here to Stay). C’est pourquoi le retour au jazz vocal de ses débuts sur Turn Up the Quiet (2017), avec son producteur fétiche, a ravi ses fidèles admirateurs. Mais Tommy LiPuma est décédé au même moment. Ce nouvel album se veut donc un hommage posthume, la chanteuse et pianiste canadienne reprenant les morceaux mis de côté à l’époque en renouant avec de fidèles complices (Christian McBride, Marc Ribot, Karriem Riggins). Sauf exception (la dynamique Just You, Just Me), Krall propose ici un répertoire mélancolique à souhait, presque trop. Pour quelques standards, l’interprète semble sur le pilote automatique. Le contraste est d’autant plus saisissant quand elle déploie son talent habituel (But Beautiful, Autumn in New York). This Dream of You s’inscrit bien dans l’air du temps, mais Krall a déjà fait beaucoup mieux. Éric Moreault

CMFT ***
Rock, Corey Taylor

On ne pourra pas reprocher à Corey Taylor d’avoir peur de diversifier sa création. Chanteur et principal parolier de la formation Slipknot, l’Américain maintient en parallèle la barque rock de Stone Sour. Voilà maintenant qu’il se lance en solo avec un premier album à son nom, tablant sur des chansons écrites au fil des ans et qui ne cadraient pas dans l’univers de ses deux groupes. On a l’impression que l’auteur-compositeur-interprète n’a rien à perdre ici et qu’il s’est payé la traite pendant que la pandémie le gardait loin de la route. Sur un fond rock et s’appuyant sur des riffs de guitare bien sentis, Taylor butine ici d’un style à l’autre : ici plus country (Kansas), là en mode hip-hop (CMFT Must Be Stopped), ballade (Home) ou punk-rock (Meine Lux)… On a affaire ici à un musicien qui fait à sa tête, qui se joue des attentes et qui prend visiblement son pied à livrer des refrains accrocheurs (Black Eyes Blue, Samantha’s Gone)... Quitte à dérouter ses fans de métal : difficile parfois d’imaginer qu’on a affaire au même gars qui rugit, masqué, au micro de Slipknot.  Geneviève Bouchard 

Livre
L’avenir ****
Roman, Catherine Leroux

La fille de Gloria a été assassinée. Ses deux petites-filles, disparues. À Fort Détroit, les maisons sont abandonnées, vidées et vandalisées, la loi et l’ordre n’existent plus et les enfants sont laissés à eux-mêmes dans la nature. L’avenir est sombre et dense, mais il est aussi magique. À travers cette lourde trame narrative, il y a des voisins qui s’entraident, des Détroitfortins qui créent des bases solides pour rebâtir un monde nouveau et des enfants qui prennent soin les uns des autres. Dans cet espace brumeux, l’écriture riche et poétique de Catherine Leroux rend le tout supportable. Parce que, malgré l’inconfort face à ces relents de fin du monde, on se surprend à savourer la délicate plume imagée de l’écrivaine, comme une grande bouffée d’air frais avant de retenir son souffle à nouveau.  Léa Harvey

Musique
What You Gonna Do When the Grid Goes Down ***½
Rap, Public Enemy

Public Enemy est peut-être disparu des écrans radars médiatiques ces dernières années, les pionniers du rap n’ont cessé d’enregistrer. Et ce nouvel essai risque de faire beaucoup de bruit à la veille des élections américaines. Le militantisme y est patent, fracassant et pertinent. Et ce, dès le début avec State of the Union (STFU) qui fait flèche de tout bois sur le président américain en poste et son catastrophique bilan. Le Remix 2020 de Fight The Power démontre, malheureusement, que le propos de l’hymne est toujours d’actualité. De même, Chuck D et Flavor Fav demeurent fidèles à la signature qui a fait la réputation des New-Yorkais : du rap old school avec des beats pesants et un DJ Lord en feu. Mais avec une perspective grinçante (Yesterday Man). Soulignons aussi la très réussie Public Enemy Number Won avec Mike-D et Ad-Rock des Beastie Boys. Public Enemy a toujours dénoncé avec rage le racisme aux États-Unis. I Am Black, en finale, qui fait écho à To Be Young, Gifted and Black de Nina Simone, vient clore en beauté un solide album. Les sexagénaires n’ont rien perdu de leur vigueur!  Éric Moreault

Clémence ***1/2
Chansons, Sophie Day

C’est un bien beau cadeau que Sophie Day fait à Clémence (et à nous) en amenant les chansons de la poète sous des cieux inattendus. Gageons que Clémence DesRochers n’aurait jamais pensé entendre des accents jazz derrière ses mots, accents empruntant ici des teintes multiples, jusqu’au manouche et à l’afrojazz, le tout sur un fond classique chargé mais sans lourdeur. Sophie Day prend parfois de grandes libertés harmoniques, mélodiques et rythmiques. Certains auront peine à reconnaître Je ferai un jardin et L’homme de ma vie. Si on note un léger excès de fioritures vocales, l’audace de la proposition, la pureté de la voix et la redécouverte de bijoux oubliés (C’est toujours la même chanson, Ça sent l’printemps et surtout Le géant, à donner des frissons) valent largement l’écoute de cet album. On a eu un bien bel été, avec Ranee Lee, et Deux vieilles, avec Catherine Major, sont les relectures les plus réussies de cet hommage plus que mérité. Steve Bergeron, La Tribune

Super comédie ***1/2
Pop, Peter Peter

Trois ans et demi après le très réussi Noir Éden, Peter Peter continue d’allier rythmes grisants et ambiances mélancoliques sur Super comédie, son quatrième album. Le Québécois maintenant installé à Paris depuis sept ans nous revient avec une série de chansons où les synthétiseurs sont rois. Celles-ci se posent tout doucement dans l’étrange air du temps que nous vivons en ce contexte de COVID-19. À entendre sa chanson Répétition et ses références aux masques et au confinement, c’est à croire qu’il avait en mains une boule de cristal au moment de signer — avant la pandémie, précisons-le — ses nouvelles pièces. On nous assure que non. N’empêche… Peter Peter peaufine depuis un moment l’art de magnifier le spleen en musique. Il ouvre ici un nouveau chapitre pop où les mélodies se déploient tout en délicatesse, portées par les claviers et la voix singulière, éthérée, du chanteur. Ajoutons le caractère parfois presque incantatoire de certains textes et nous voilà devant un objet musical plutôt captivant.  Geneviève Bouchard

Livre
Pour réussir un poulet ****
BD, Paul Bordeleau et Fabien Cloutier

Paul Bordeleau s’attaquait à un gros morceau en transposant Pour réussir un poulet en bédé. Bien sûr, les répliques courtes et la langue vivante, vibrante et abrasive de Fabien Cloutier se prêtent admirablement bien aux bulles. Mais reproduire l’énergie des interprètes sur scène s’avère une autre paire de manches. Le bédéiste de Québec y parvient pourtant en évitant la caricature. Et en adoptant une approche monochrome bleutée, Bordeleau réussit à illustrer son caractère glauque. Ceux qui connaissent le théâtre de Cloutier savent à quel point ses pièces viennent frapper là où ça fait mal en braquant le projecteur sur les laissés pour compte, leur pauvreté, en général, et intellectuelle, en particulier, dans ce cas-ci. Cette chronique d’un désastre annoncé, qui met en «vedette» deux perdants de première, se termine avec une fin ouverte qui laisse abasourdi. Cette adaptation, qui donne une autre vie au prix du Gouverneur général 2015, a su en conserver toute son essence. Du 9e art, en somme.  Éric Moreault

Musique
POST- ***
Pop, Max d Tremblay

Nouvelle appellation, nouveau minialbum, mais une même volonté de continuer à creuser son sillon en musique. On a d’abord connu Maxime Desbiens-Tremblay au petit écran, tout jeune, à la barre du talk-show Les couche-tôt ou dans la peau de Manolo dans la très populaire série jeunesse Ramdam. En musique, il est allé de l’avant sous le patronyme Tremblay. Le voilà de retour avec POST-, un EP qu’il présente sous le nom de Max d Tremblay. Portant des textes sensibles, mais ancrés dans une poésie du quotidien, le comédien devenu musicien distille ses réflexions de jeune trentenaire, offrant dans le détour une jolie déclaration d’amour à sa compagne (Oh Lucky Me). Le tout se décline dans une facture pop bien relaxe — on ne cherche pas les grands éclats, ici — qui ne manque pas de cohérence. On aurait toutefois parfois pris une dose supplémentaire de vitamines dans l’interprétation... Geneviève Bouchard

Livre
La ballade de Baby ***
Roman, Heather O’Neill

Alto nous avait gratifiés, l’an dernier, de la traduction du deuxième roman d’Heather O’Neill, Mademoiselle Samedi soir. Voici arrivée celle, encore une fois par Dominique Fortier, de son premier titre, publié en 2006 : La ballade de Baby. L’autrice anglo-montréalaise pose ici les bases de l’édifice romanesque qu’elle continue d’ériger depuis. Elle explore l’univers des marginaux poqués par la vie, mais qui n’ont pas moins une existence riche de sentiments, de contradictions et d’espoirs (souvent déçus). L’intérêt de ce premier essai, moins fort que Samedi soir ou L’hôtel Lonely Hearts, réside dans son choix de confier la narration à Baby, 12 ans, bientôt droguée et prostituée, qui habite avec Jules, son jeune père électron libre. Coin Sainte-Catherine et Saint-Laurent, la gamine va découvrir le monde des laissés pour compte avec la naïveté de l’enfance, qui cédera peu à peu la place à la lucidité «adulte». C’est cru, ça brasse, ça fait mal en dedans, mais, comme toujours, il y a la voix d’une autrice originale et pertinente.  Éric Moreault

<em>Detroit 2</em>

Musique
Detroit 2 *** 1/2
Rap, Big Sean

Le titre de ce cinquième album de Big Sean fait explicitement référence à ses racines, personnelles (le rappeur réfléchit à ce qui signifiait grandir dans la Motor City) et musicales. Pour l’anecdote, il arrive huit ans après un mixtape intitulé Detroit — d’où le 2. Il ne faut donc guère se surprendre que plusieurs collègues de Detroit prennent le micro sur cet essai aussi diversifié que généreux (une vingtaine de titres). En fait, la liste d’invités, de Post Malone à Anderson. Paak, en passant par Lil Wayne et Travis Scott, donne le vertige tant elle fait miroiter la vitalité actuelle de la scène aux États-Unis. Le plus surprenant réside dans le fait que l’unité de l’ensemble n’en souffre pas pour autant. On se serait passé, par contre, des interludes de Dave Chapelle, Erykah Baduh et Stevie Wonder. C’est intéressant, mais on s’en lasse vite. Reste quand même un gros album, un des très bons du genre cette année.  Éric Moreault

<em>Le petit prince est toujours vivant </em>de Christine Michaud et Thomas De Koninck

Livre
Le petit prince est toujours vivant *** 1/2
Essai, Christine Michaud et Thomas De Koninck

Le sens de la vie, la beauté, la religion, l’amitié ou l’amour sont de grands thèmes intrinsèques à toute existence. Si, au travers de la routine, ces questions peuvent apparaître comme du «pelletage de nuages», nos réponses à celles-ci guident pourtant le chemin que l’on choisit de prendre au quotidien. Dans Le Petit prince est toujours vivant, Christine Michaud et Thomas De Koninck nous proposent des réponses simples et sages, comme celles du Petit Prince. S’enracinant dans le conte original, les auteurs insufflent au livre une lumière remplie de bonté et une vision de la vie qui fait du bien en plus d’offrir un grand plongeon dans l’œuvre méconnue de Saint-Exupéry. Cet ouvrage, qui allie subtilement psychologie positive et philosophie, tombe juste à point. Alors que les arcs-en-ciel ont bien pâli dans les fenêtres, Le Petit prince est toujours vivant arrive comme un souffle de réconfort pour celui qui ose découvrir ses 216 pages avec le cœur.  Léa Harvey

<em>Shangri-La</em> d'Audrey Emery

Musique
Shangri-La ****
folk/pop/soul Audrey Emery

Audrey Emery ne semble pas être de celles qui aiment brusquer les choses. Entre des voyages en Asie — où elle a semble-t-il passé près d’un an — et les îles de la Madeleine d’où elle est originaire, l’autrice-compositrice-interprète a mijoté pendant quatre ans les pièces qui allaient devenir Shangri-La, son deuxième album paru il y a quelques semaines. Ce qui captive d’abord l’oreille à l’écoute de ces chansons réalisées et arrangées avec la complicité de Martin Léon et de Mathieu Désy, c’est cette douceur et cette voix ondoyante. Mais il y a beaucoup plus derrière cette séduisante impression d’intimité : une palette de nuances qui nous transportent ici en territoire plus folk, là dans des contrées plus soul ou dans un groove qui assume bien sa sensualité. Les textes aussi, auxquels ont contribué Elkahna Talbi, Heidi Miller, Sara Dignard et André Bernard, invitent au voyage, intérieur. Mais en bonne insulaire, Emery ne s’éloigne jamais trop longtemps de la mer.  Geneviève Bouchard

<em>We Are Chaos</em> de Marilyn Manson

We Are Chaos ***1/2
Rock Marilyn Manson

On a déjà connu Marilyn Manson beaucoup plus abrasif que sur son 11e album, We Are Chaos, paru tout récemment. Doit-on s’en plaindre? Pas nécessairement, considérant qu’il vient d’un artiste qui s’est plu à surprendre (pas toujours pour le mieux) au fil de sa carrière. En s’associant pour la réalisation au guitariste country Shooter Jennings, qu’il a rencontré lors de sa participation à la série Sons of Anarchy, on pouvait s’attendre à voir Manson rebrasser les cartes. Celui-ci n’a pas non plus caché avoir eu envie de revisiter certaines influences comme David Bowie, Pink Floyd ou Alice Cooper. Résultat : un album rock en clair-obscur mélodiquement solide, une production qui ne restreint pas ses envolées — on a affaire à quelques refrains carrément (trop?) épiques… — sans évacuer complètement le fond de rock industriel et un propos parfois presque prémonitoire pour des vers signés avant la pandémie, dans la pièce-titre, notamment.  Geneviève Bouchard

C’est ça ***1/2
Rock, Dance Laury Dance

Voilà le genre de propositions qui fait du bien après des mois de pandémie (et d’autres sans doute à venir). Un beau gros défouloir sans complexes et plein d’humour. Dance Laury Dance faisait son chemin en anglais depuis un bon moment. Voilà que la formation friande du mot «Mamanbaiseur» (traduction libre et affectueuse du célèbre «Motherfucker») s’aventure en français. Ça va plutôt bien au groupe québécois, qui distille son hard rock à grand renfort de solos de guitare experts, de chœurs bien orchestrés et de textes qui peuvent parfois faire friser les oreilles sensibles… mais aussi provoquer de francs fous rires, avec notamment des références plus ou moins subtiles à Claude Bégin ou Éric Lapointe («Ahhh… Ta voix, c’est comme un champs de fraises.» Hilarant.) Ça ne fait pas souvent dans la dentelle, mais c’est musicalement accompli et la force de frappe est indéniable. Geneviève Bouchard

Livre
American Dirt ****
Roman, Jeanine Cummins

American Dirt est l’un des romans les plus palpitants des dernières années. Et l’un des plus controversés. Jeanine Cummins met en scène Lydia Quixano Pérez, une libraire d’Acalpulco dont la vie vire au drame lorsque son mari journaliste et toute sa famille sont sauvagement assassinés par un cartel. La femme et son fils Luca, huit ans, s’enfuient sur le toit des trains qui se dirigent vers les États-Unis. Roman de migration, de quête de liberté, mais aussi de courage, American Dirt expose sans fard les privilèges des nantis qui ont le bonheur de naître du bon côté de la frontière. Sans jamais nommer qui que ce soit, le roman, véritable suspense rempli de rebondissements et d’émotions fortes, évoque l’actuel président américain, ses supporteurs, mais aussi l’effroyable violence que subissent les habitants du Sud, en général, et du Mexique, en particulier. Un portrait saisissant qui est toutefois passé dans le tordeur de l’appropriation culturelle même si la grand-mère de Cummins était portoricaine et que son mari a vécu 10 ans comme immigrant illégal aux États-Unis…La traduction en français arrivera bientôt en libraire. Éric Moreault

<em>American Dirt</em>, un roman de Jeanine Cummins.

Musique
Mesdames ***1/2
Slam/Chanson, Grand Corps Malade et invitées

Depuis longtemps, le slameur français Grand Corps Malade s’est prouvé un ami du Québec, qui le lui rend bien. Il n’aurait sans doute pas pu se douter que son nouvel album, Mesdames, avait tout pour résonner peut-être encore plus fort ici, après un été de dénonciations qui a fait grand bruit. Fabien Marsaud met la table avec une pièce-titre qui rend hommage aux femmes en revenant sur les mouvements #MoiAussi ou #BalanceTonPorc qui ont libéré les paroles. Il s’allie par la suite à des voix féminines — chanteuses, slameuses ou actrices — de multiples horizons et de plusieurs générations. Avec l’expérimentée Véronique Sanson, il célèbre de belle manière sa sœur. Avec une toute jeune slameuse nommée Manon, il revient de sympathique façon sur le récent confinement. Entre les deux, il inverse les rôles homme-femme avec la frondeuse Suzane, qui joue sur les clichés sans éviter le cœur de certains problèmes. Il croise le micro avec Louane, Laura Smet (fille d’un certain Johnny Hallyday) ou Camille Lellouche, appuyé par les des beats urbains mitonnés par le producteur Mosimann. On n’aurait pas cru il y a quelques années danser sur du Grand Corps Malade. Ça se peut. Mais le texte demeure roi dans la démarche. Geneviève Bouchard

<em>Mesdames</em>, un album de Grand Corps Malade et invitées.

Silence Radio ***
Hip-hop, Souldia

Kevin Saint-Laurent, alias Souldia, n’est pas un homme de peu de mots. Il est prolifique, le monsieur. Après avoir lancé un album en pleine pandémie, au printemps, le rappeur de Limoilou a repris la plume et est revenu à la charge tout récemment avec l’album Silence Radio. Fidèle à son histoire et à son attitude, il nous ramène avec beaucoup de verve dans son univers, toujours ancré dans la rue, mais aussi teinté des derniers mois de pandémie et des violences policières qui ont bouleversé — et soulevé — l’Amérique. On peut interroger certains choix de production, comme celui de citer avec une voix robotisée le nom du beatmaker ou du réalisateur au début des pièces. On comprend et on respecte le besoin de rendre à César… Mais ça devient un peu lourd et la première impression en souffre. Les chansons se rattrapent rapidement, heureusement, par l’honnêteté du texte et la force de la livraison.  Geneviève Bouchard