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Une image tirée du projet <em>Le comité d’organisation de la solitude spatiale supervise 604 800 secondes de la vie de Julien Lebargy, </em>auquel l'artiste consacre une publication
Une image tirée du projet <em>Le comité d’organisation de la solitude spatiale supervise 604 800 secondes de la vie de Julien Lebargy, </em>auquel l'artiste consacre une publication

Pages, grilles et secondes: Julien Lebargy et Jeffrey Poirier lancent des publications

Josianne Desloges
Collaboration spéciale
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Pour un artiste en arts visuels, une publication est une manière de prendre la mesure du travail accompli, de mettre en mots et en images un pan de sa démarche artistique ou un projet particulièrement dense. Le tranquille temps des Fêtes nous aura permis de nous plonger dans deux ouvrages publiés en décembre par Jeffrey Poirier et Julien Lebargy.

Qu’elles jaillissent du sol, jouent avec l’architecture, traversent l’espace ou comblent un vide, les œuvres de Jeffrey Poirier exigent une attention corporelle du spectateur, explique le commissaire Tak Pham dans l’essai Magnifier les grilles : exister en marge des lignes, qui est aussi le titre de la première monographie de l’artiste.

«Une ville moderne comporte son lot de grilles, écrit-il. Aqueducs, égouts, électricité, gaz et tuyaux se croisent sous les pas inconscients des citoyens […] le travail de Poirier décompose les couches de la ville et ramène ses forces vitales à la surface.»

En créant des motifs et des réseaux qui rappellent autant les constructions humaines que celles de la nature (ruche, rhizomes, racines), l’artiste s’ancre, pour le critique d’art, dans la chthulucène : l’entrelacs des jeux de pouvoirs, des collaborations et des hybridations qui s’opèrent sous la surface du monde et qui laisse présager l’émergence de forces tentaculaires et ingouvernables. L’image écolo mythologique inusitée soutient toutefois une analyse rigoureuse, ce qui a beaucoup plu à l’artiste.

Jeffrey Poirier, <em>Architectonie Subversive </em>présentée à Diagonale en 2014

Pour Architectonie Subversive (2014), présentée au centre d’artistes Diagonale à Montréal, il cachait par exemple une immense sphère colorée derrière de faux murs qui ne touchaient pas au sol. Le visiteur pouvait décider de se faufiler — ou non — dans cette brèche spatio-temporelle.

Jeffrey Poirier, <em>Architectonie Subversive</em>

Lors des Passages insolites en 2019, son immense sphère de briques, baptisée Écho, se dressait, magnifique et menaçante, entre deux murs de briques, semblant sur le point de dévaler la rue étroite. Encore là, la sculpture bousculait notre perception du réel.

Jeffrey Poirier, <em>Écho</em>, qui faisait partie des Passages insolites

L’ouvrage s’ouvre d’ailleurs sur des photos de cette œuvre, pour laquelle Jeffrey Poirier a remporté le prix Videre création en arts visuels 2020. «Je trouve qu’elle représente un beau pas de côté, par rapport à ma pratique habituelle», note-t-il.

Dans l’ouvrage, il a tenu à laisser une grande place aux photographies, à montrer des plans rapprochés des motifs et à dévoiler comment ont été fabriquées et installées ses créations. Des feuilles de papier colorées divisent le livre en sections intuitives.

La monographie est offerte sur le site de l’artiste : jeffreypoirier.org

La couverture de la monographie de Jeffrey Poirier

D’astronaute à écrivain

Avec Six cent quatre mille huit cent longues secondes, Julien Lebargy, dont la pratique hybride passe de la littérature à l’administration et de la sculpture à la programmation, revient sur le projet de recherche Le comité d’organisation de la solitude spatiale supervise 604 800 secondes de la vie de Julien Lebargy.

Du 7 au 14 septembre 2018, en vivant seul dans un milieu clos sous une surveillance constante avec des séries de protocoles à suivre, il a poussé à l’extrême une analogie entre l’artiste et l’astronaute, qui explorent, travaillent, découvrent et s’entraînent dans un milieu coupé du monde (vaisseau ou atelier). L’isolement, l’aliénation, ainsi que le rapport à l’autorité et à l’institution étaient au cœur du projet.

Deux pages de <em>Six cent quatre mille huit cent longues secondes</em>

«L’ensemble […] repose sur une ambivalence omniprésente entre le sérieux et l’ironie, entre les chiffres et la poésie, le réel et la fiction. Sous les apparences d’une expérience sociale performative, c’est avant tout une proposition esthétique d’un artiste qui tente de faire déborder l’art dans la vie», écrit Lebargy au début de sa publication.

Le corps de l’ouvrage est constitué d’un journal où l’artiste replonge dans la préparation du projet, dans la performance elle-même, mais aussi dans des souvenirs personnels et dans son expérience d’écriture du livre; une tentative de théorisation mise en parallèle avec la course à pied.

Une image tirée du projet <em>Le comité d’organisation de la solitude spatiale supervise 604 800 secondes de la vie de Julien Lebargy</em>

On prend, peu à peu, toute la mesure de cette folle entreprise humaine, émotionnelle, intellectuelle, philosophique, physique et artistique. Une fascinante cartographie textuelle, qui contient des photos, des tableaux, des extraits du manuel et des liens vers des vidéos.

En vivant seul dans un milieu clos sous une surveillance constante avec des séries de protocoles à suivre, Julien Lebargy a poussé à l’extrême une analogie entre l’artiste et l’astronaute.

«Et à la fin de l’histoire […], ce sont les failles, les doutes, les minutes perdues et les instants de mélancolie qui alimentent la créativité de l’œuvre. Il en résulte une expérience artistique complexe et touchante, difficile, voire impossible à saisir tout à fait, et c’est tant mieux», écrit Anne-Sophie Blanchet, dans la postface.

L’ouvrage est offert sur le site julienlebargy.com

La couverture du livre de Julien Lebargy