ORLAN dans sa performance «J’ai faim, j’ai soif, et ça pourrait être pire»

ORLAN: À mort la mort!

ORLAN questionne les cadres qui circonscrivent nos conceptions de la beauté, de la féminité, du corps et de la condition humaine en utilisant une panoplie de médiums — performance, chirurgie, robotique, biotechnologie, peinture, sculpture. L’artiste française fait exploser les codes. Elle sera de passage au Québec en octobre pour livrer une conférence à Montréal et présenter une exposition au Lieu, à Québec.

L’exposition d’ORLAN sera précédée d’une classe de maître, lancée avec une performance. L’artiste invite ceux qui refusent l’idée de mourir à signer une pétition contre la mort (www.orlan.eu/petition). Pourquoi? «Parce que c’est dégueulasse la mort, qu’il n’y a rien de pire, répond-elle de sa voix grave et chantante. Personne ne nous a consultés. D’autant plus que par rapport à d’autres êtres vivants, comme les baleines ou les séquoias, l’humanité semble avoir tiré la courte paille de la longévité.»

Si son argumentaire fait sourire, il donne tout de même matière à réflexion. Elle cite le livre La mort de la mort, de Laurent Alexandre, qui aborde la génomique et les thérapies géniques, les cellules souches, la nanomédecine, les nanotechnologies réparatrices, l’hybridation entre l’homme et la machine.

La religion nous a fait accepter la mort comme étant inéluctable, mais à l’heure où la médecine et la technologie repoussent de plus en plus les limites de la vie humaine, il faut maintenant se défaire de cette idée reçue et s’insurger, selon ORLAN.

Celle-ci convie souvent le public dans ses projets. Pour son installation au Grand Palais de Paris lors de l’exposition Artistes et robots, en 2018, elle faisait appel à l’intelligence collective en demandant aux volontaires de remplir le questionnaire de Proust.

«Pétition contre la mort» à Kiev

Pour Pétition contre la mort, qui a été entre autres présenté à Kiev et qui aura une autre vie au Lieu, le 8 octobre, elle enverra des hommes et des femmes sandwich porter son message d’insurrection dans les rues de Saint-Roch. «Ce sera un peu comme une flash mob, une manif à la fois étonnante et poétique, dit-elle. Je crois aux performances qui vont chercher les gens là où ils sont, au lieu de les obliger à venir dans un endroit précis.»

Pouvoir imaginer qu’on puisse faire autre chose que mourir nous donne des forces, plaide ORLAN, dont chacun des projets artistiques cherche à nous défaire de nos conditionnements. «Le simple fait de savoir qu’il y a un cadre peut nous amener à se comporter différemment. On peut casser le cadre, passer à travers, en faire autre chose ou faire avec. Ce qui est important est de reconnaître les formatages qui nous sont inculqués de manière innée et par notre environnement.»

En parallèle de cette charge contre la mort, elle fait aussi un plaidoyer contre la surpopulation, en demandant qu’on arrête la reproduction systématique de l’espèce, dans la performance No Baby No, qui sera dans l’exposition, sous forme de vidéo.

«On a formaté les femmes à avoir des enfants, mais la terre est surpeuplée et surpolluée. Il y a trop de plastique et de couches-culottes, expose ORLAN. Les enfants pourraient se faire dans un utérus à l’extérieur des corps. Déjà, ce serait une bonne libération pour les femmes. C’est déjà neuf mois de difficultés et ensuite il y a encore beaucoup de boulot.»

Comme toujours, elle remet en question le statut du corps dans la société à travers les pressions culturelles, traditionnelles, politiques ou religieuses qu’on lui impose. «Le corps et le privé sont politiques.»

On la verra en solo dans une troisième œuvre vidéo performative, J’ai faim, j’ai soif, et ça pourrait être pire, où elle aborde la disette, la surconsommation, la malbouffe, la bouffe bio, les restrictions alimentaires... Tout ce qu’on ingère ou dont on manque et qui surligne à grands traits les inégalités.

Lors de ses performances, l’artiste est accompagnée d’un robot à son image, l’Orlanoïde.

La mort, la reproduction et l’alimentation sont trois occasions de parler de notre époque, l’anthropocène, accompagnée du robot à son image, l’Orlanoïde. «C’était important pour moi, avec ce robot, de ne pas seulement parler de l’intelligence artificielle et de la robotique, du générateur de textes et du générateur de mouvements, mais de me positionner en tant qu’artiste et citoyenne dans le monde en essayant de renvoyer une image du monde à travers moi», explique ORLAN.

Se disant «ni technophile ni technophobe», ORLAN travaille beaucoup avec les nouvelles technologies. «J’aime vivre mon époque, mais surtout la questionner avec une distance critique», note-t-elle. Elle a voulu que ses performances soient drôles, parce que l’humour a un rôle à jouer dans ce pas de retrait nécessaire.

› ORLAN donnera la conférence Femme avec tête(s) à la Société des arts technologiques, à Montréal, le 2 octobre. Info : sat.qc.ca/fr/orlan

› Une exposition d’ORLAN sera présentée du 8 octobre au 10 novembre au Lieu (345, rue du Pont, Québec). Info : inter-lelieu.org

Performance PÉTITION CONTRE LA MORT

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ORLAN sur…

Les mots

«L’écriture, les textes, m’intéressent beaucoup et moi-même, j’écris. Mais ce n’est pas systématique qu’il y ait des textes dans mes performances.»

La voix

«Je travaille non seulement avec la voix, mais aussi avec des effets de voix. Ça pourrait aller jusqu’à un concert où je pourrais chanter et parler des textes» Un projet en cours«Je suis en train de travailler sur les femmes de l’ombre, qui ont beaucoup donné pour la grande notoriété de nos maîtres et de nos peintres. J’ai commencé par Dora Maar et Picasso.»

La persévérance

«Je n’ai pas le temps d’arrêter, on est sur des sièges éjectables. Je travaille jour et nuit. En général, j’attends l’arrivée du jour pour dormir quelques heures. Je n’arrête pas le samedi et le dimanche, je ne vais ni à la messe ni ailleurs.»

Les reconnaissances

«Vous savez ce qu’on dit. Être une femme artiste est fantastique parce que notre carrière peut exploser dès 80 ans.»

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3 projets d’ORLAN 

1- Omniprésence (1993)

9e Opération-Chirurgie-Performance dite Omniprésence New York

ORLAN s’est fait connaître avec ses opérations chirurgicales performances dans les années 80. Le but était de s’attaquer au «masque de l’inné» et de détourner la chirurgie esthétique de son idéal de beauté. Le bloc opératoire devenait un atelier d’artiste, où ORLAN dirigeait la photo et la vidéo, en lisant des textes psychanalytiques, philosophiques et poétiques. «J’aimerais bien que, dans mes implants, il y ait des microprocesseurs avec des batteries et des puces qui me permettent, par exemple, de parler les langues des pays que je traverse, mais je n’en suis pas là. J’ai juste ces deux bosses sur les tempes», note-t-elle.

2- Self-hybridation, série africaine (2000) 

Self-hybridation africaine, Femme Surmas avec labret et visage de femme euro-stéphanoise avec bigoudis, 125 x 156 cm, photographie couleur, 2002

Pour cette série de métamorphoses virtuelles, elle a fusionné des images de masques et de statuettes africaines avec son propre visage (dont on reconnaît les traits et les implants). Celle avec un labret (une lèvre inférieure très étirée) est saisissante. «Si on se faisait faire des labrets à l’heure actuelle, on serait considéré comme des monstres indésirables. Alors qu’à ce moment-là, dans sa tribu, avoir le plus grand labret fait bander les mecs. Pour moi, la beauté n’est qu’une question d’idéologie dominante, dans un moment géographique et historique.»

3- Sainte-ORLAN (2019)

Expo d’ORLAN à New York

ORLAN vient d’inaugurer une exposition qui fait une relecture de son œuvre à la galerie Ceysson & Bénétière, à New York et qui se poursuit jusqu’au 2 novembre. «J’ai cette étiquette de performeuse, parce que j’ai souvent fait des performances qui ont fait de bons scandales médiatiques. Ça a souvent caché tout le reste. Mais j’ai des œuvres à vendre.» Ses Robes sans corps : sculptures de plis, qui faisaient partie de l’exposition Unions Mixtes, Mariages Libres et Noces Barbares en 2009, sont sublimes. Plusieurs œuvres vont aussi référence au Baiser de l’artiste, une performance de 1977 qui a fait couler beaucoup d’encre.

Robes sans corps, sculptures de plis, d’abord présenté dans l’exposition «Unions Mixtes, Mariages Libres et Noces Barbares» à Maubuisson en France en 2009 fait partie de l’expo Saint-ORLAN à New York