Le décor de La Traviata à l’Icelandic Opera sera repris à l’Opéra de Québec.

Oriol Tomas: une «Traviata» tout en courbes

Une «Traviata» effervescente et sensuelle, signée par le metteur en scène Oriol Tomas, tient l’affiche cet automne à l’Opéra de Québec. Créée en mars à l’Icelandic Opera par une équipe de concepteurs québécois, la production est reprise dans la capitale avec une nouvelle distribution, mais avec le même souci esthétique et chorégraphique.

Oriol Tomas a hérité de l’enthousiasme de sa famille paternelle pour l’art lyrique. Il a passé son enfance à Barcelone, où il a assisté à des opéras et des spectacles musicaux dès son plus jeune âge. Lorsque ses parents «un peu bohèmes» ont décidé de traverser l’Atlantique pour émigrer au Québec, il avait tout juste neuf ans. Sa renommée grandissante comme metteur en scène d’opéra l’a toutefois entraîné à se trouver un pied-à-terre dans sa ville natale cette année.

Élégant et articulé, le jeune quarantenaire se prête avec plaisir et sérieux au jeu de l’entrevue pour sa première mise en scène à l’Opéra de Québec. À part pour un Don Giovanni avec les Jeunesses musicales du Canada pendant le Festival d’opéra de Québec, le public de la capitale n’a pas encore eu l’occasion de voir le travail de cette étoile montante.

Oriol Tomas, metteur en scène de la Traviata

L’appel de la mise en scène a été précoce. Il s’y frotte pour la première fois à 14 ans, alors qu’il fréquente l’école secondaire Joseph-François-Perrault, à Montréal. À l’issue d’un bac en interprétation à l’École supérieure de théâtre et une maîtrise en mise en scène d’opéra à l’UQAM, l’Opéra de Montréal lui offre un stage professionnel de trois ans. On pourrait difficilement rêver d’un parcours plus cohérent et plus complet pour le métier qu’il a choisi.

Dans sa mise en scène de La Traviata, les amours de Violetta (Marianne Fiset) et Alfredo (Rocco Rupolo) seront relatés dans un décor aérien, tout en courbes et en couleurs brillantes, où les projections de Félix Fradet-Faguy permettent de passer d’un lieu à l’autre. «En Islande, nous étions dans une salle de concert, et non dans un théâtre, donc il y avait beaucoup de contraintes techniques. Puisqu’il n’y avait ni cadre de scène et ni habillage au plafond, il a fallu trouver toutes sortes d’astuces», indique Oriol Tomas.

Sans vouloir transposer le récit dans un contexte historique précis, le metteur en scène s’est inspiré de l’énergie qui animait Paris au début des années 1900. «À cause de l’exposition universelle, tous les princes, les rois, les artistes de partout dans le monde et les bourgeois de toutes les régions françaises convergent vers Paris. C’est la Ville lumière, déjà éclairée à l’électricité. J’avais envie que l’on retrouve cette effervescence, cette atmosphère de fête foraine dans La Traviata

Violetta tient une maison close huppée. «Pour moi, Violetta est une femme d’affaires qui, pour réussir dans un monde d’hommes et avoir un sentiment de liberté, devait bâtir son propre salon. Elle le fait chic. Elle est amie de toutes les personnes qui ont le pouvoir.» Au premier acte, ses courtisanes défilent sur une promenade courbe (un catwalk), qui se transforme en piscine entourée de parasols et de transat au deuxième acte, puis en table de poker dans le salon de Flora, qui tient un établissement où absinthe et jeux de hasard se mêlent aux plaisirs charnels.

L’art nouveau s’est imposée comme une autre inspiration. «Je voulais amener une sensualité dans la mise en scène, indique Oriol Tomas. Au début de l’art nouveau [fin XIXe siècle], on y met de l’avant le modernisme, on représente la nature, on s’inspire du corps et de la chevelure de la femme. En architecture il n’y a aucune ligne droite. Dans la mode, on retrouve beaucoup de transparence, de rondeur. Ça nous permettait de sortir de la rigidité des costumes de l’époque précédente.»

Le décor de «La Traviata» à l’Icelandic Opera, qui sera repris à l’Opéra de Québec

Au centre du décor, une structure couverte d’écailles brillantes évoque une ruche gigantesque dont Violetta est la reine. «C’est l’image de son empire, une sorte de miroir d’elle-même. Dans l’ouverture, son image apparaît, pensive puis mourante, comme un présage», note-t-il.

La direction d’acteurs d’Oriol Tomas s’articule autour d’une série de gestes très précis, comme une danse. «Ce qui passe par les yeux au cinéma doit passer par le geste à l’opéra. C’est selon moi ce qui est le mieux lu par le public, explique-t-il. Je crois que quand les interprètes sont sécurisés dans une partition gestuelle, qu’ils apprennent par cœur, il y a de la place pour l’écoute de l’autre. Ça sécurise tout le monde. Dans les salons de Violetta et de Flora, il y a tellement d’interprètes sur scène que si je les laisse jouer à l’instinct, ça va rapidement devenir chaotique.»

Ces gestes doivent être placés rapidement, en deux semaines de répétition (comparativement à six en Europe), mais Oriol Tomas a l’avantage d’avoir déjà travaillé avec tous les solistes de la distribution québécoise, déjà rompus à sa manière de faire.

«Je travaille de pair avec le chef Pedro Halffter Caro, qui vient de l’Opéra de Séville. Pour nous deux, c’est important que chaque interprète ait une trajectoire très claire, que chaque ligne soit motivée par une intention qui justifie le pourquoi d’un point d’orgue, d’un tempo.»

Après Québec, Oriol Thomas ira travailler à Washington et à New York sur une mise en scène de Leonore de Beethoven.

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Sébastien Dionne: inspiration haute couture

Pour La Traviata, le concepteur des costumes, Sébastien Dionne, a conservé quelques clins d’œil à cette époque, tout en rendant hommage à la haute couture contemporaine.

Lorsqu’on observe le support où sont rangés les costumes de La Traviata, l’harmonie des couleurs et des textures est évidente. Le concepteur Sébastien Dionne travaille comme un artiste visuel, en développant une palette, des motifs et des lignes particulières pour chaque production.

On a vu sa griffe dans tous les théâtres de Québec, mais aussi à Trois-Rivières où il a conçu les costumes de Stone — Hommage à Plamondon pour le Cirque du Soleil, un peu partout à travers le monde pour Jeu de cartes [Cœur] d’Ex Machina et au grand écran dans Ailleurs de Samuel Matteau. Sa participation à La Traviata au Icelandic Opera lui a permis de présenter son travail pour la première fois en Islande.

Pendant les répétitions, on ne chôme pas à l’atelier situé au sous-sol du Grand théâtre. Comme les costumes ont été conçus pour la distribution islandaise, l’équipe de Sébastien Dionne et ses complices de Par Apparat confection créative ont du faire quelques ajustements pour bien servir la distribution québécoise.

Puisque l’univers imaginé par le metteur en scène Oriol Tomas s’inspire de l’art déco et du Paris du début du siècle, Sébastien Dionne a conservé quelques clins d’œil à cette époque, tout en rendant hommage à la haute couture contemporaine.

Il a choisi d’habiller les hommes avec des habits aux coupes plus déjantées que celles des complets modernes. Les robes de femmes, dont les silhouettes rappellent celles des robes d’époque, portent des touches audacieuses et sensuelles.

«On est allé vers des couleurs très vibrantes. Nos roses sont fuchsia, nos mauves sont très métalliques, les jaunes sont vifs, contrastés avec des noirs», souligne le concepteur. Ses motifs floraux, tirés de photographies, sont saisissants.

Les deux fêtes de l’histoire permettent de montrer les deux visages des maisons closes. «Dans le salon chic de Violetta, les couleurs explosent et les coupes sont nettes. Puis, chez Flora, on bascule vers le noir, l’underground. Les cravates se défont, les vestons s’enlèvent, les robes deviennent plus transparentes, indique-t-il. Il y a plus de dentelles, tant chez les hommes que chez les femmes.»

Pour un seul costume féminin, il faut compter 10 à 12 mètres de tissu. Alors imaginez les cascades de matière nécessaire pour habiller tous les solistes, le chœur et les danseurs…

La Traviata sera présenté le samedi 19 octobre à 19h et les 22, 24, 26 octobre 2019 à 20h au Grand Théâtre de Québec. Info : operadequebec.com