La porte d’entrée d'Ólafur Arnalds dans de nombreux foyers d’ici a été sa participation à la série policière britannique «Broadchurch», où sa musique fait office de réel personnage, au même titre que les falaises majestueuses du Dorset, en Angleterre.

Ólafur Arnalds: élargir le terrain de jeu

Il a le profil d’un gentil garçon. Blond aux yeux bleus, jeune trentenaire venu de la froide Islande, musique type néo-classique, piano et autres cordes envoûtants et mélancoliques, trempés dans l’électro. Dans la trace de ses compatriotes Sigur Rós et Björk, dont il a fait les premières parties. Mais quand on creuse la façade, Ólafur Arnalds apparaît plutôt frondeur. Il aime entretenir un vaste terrain de jeu dont il s’amuse à repousser les limites, en le peuplant de pianos-robots, de collaborateurs inusités et de projets parallèles.

Sa porte d’entrée dans de nombreux foyers d’ici a été sa participation à la série policière britannique Broadchurch (avec David Tennant et Olivia Colman), où sa musique fait office de réel personnage, au même titre que les falaises majestueuses du Dorset, en Angleterre. «C’était une excellente série, très sensible à la musique. J’ai joué un gros rôle, un rôle que les compositeurs n’ont pas souvent», commente-t-il, reconnaissant.

L’entretien téléphonique a eu lieu il y a quelques semaines, alors que l’artiste prenait un peu de repos à l’autre bout du monde, à Bali. Les premiers spectacles de sa tournée All Strings Attached étaient alors passés, et la nervosité, retombée. C’est qu’Ólafur Arnalds travaille à ce concept depuis 2 ans et demi. Il est né d’une volonté profonde de replonger dans son propre matériel, de retrouver sa carrière «solo». 

Les contrats de bande sonore ont été merveilleux dans son parcours, assure-t-il. Et il aime toujours en faire. «Mais il y a un danger de rester pris au piège, reconnaît-il. C’est séduisant de faire ce genre de contrat, pour des grosses pointures à Hollywood. C’est excitant. Mais tu peux te perdre dans tout ça. C’est pour ça que je dois rester vigilant. […] Je dois garder un équilibre entre la musique qui est entièrement la mienne et celle que je fais pour l’esprit des autres», argue Ólafur Arnalds, qui œuvre aussi au sein du duo électronique Kiasmos, avec Janus Rasmussen. 

Pour quiconque le suit sur les réseaux sociaux, il est évident que le compositeur islandais aime se mettre des bâtons — créatifs — dans les roues. «Oui, c’est ce que je fais, acquiesce-t-il. Il y a plusieurs raisons à ça. Premièrement, ça donne un produit artistique intéressant, de repousser les limites. Une autre raison, c’est pour mon propre plaisir, pour ne pas me rendre la tâche facile. D’une certaine façon, c’est facile pour moi d’écrire une chanson avec du piano et des cordes et que ça sonne magnifique. Je l’ai tellement fait souvent que c’est comme une formule», poursuit encore le jeune trentenaire. 

Piano-robots

D’où l’idée de s’amuser avec des pianos-robots, entre autres. Des quoi? «L’idée des pianos automatisés est vieille de plus de 200 ans», rappelle Ólafur Arnalds, en référence à ces pianos mécaniques et autres orgues de barbarie qu’on voit parfois dans les westerns, et dont il faut tourner la manivelle. En tournée avec le compositeur japonais Ryuichi Sakamoto, en 2010, il avait aimé l’utilisation qu’en faisait l’artiste sur scène. Quelques années plus tard, il se blesse à la main, et repense à ces pianos : voilà la solution pour qu’il puisse jouer sans utiliser ses mains! «Ce qui était une béquille est devenu un outil créatif», résume le compositeur. 

De fil en aiguille, Ólafur Arnalds et ses acolytes se sont mis à expérimenter et développer un programme informatique, qui crée en temps réel des accords sur deux autres pianos, en réponse à celui de l’artiste. Une résonnance tout à fait unique qui teinte fortement le nouveau matériel de l’Islandais, notamment sur deux nouveaux simples sortis depuis le mois d’avril. 

«En fin de compte, ce que je constate, c’est que le fait que les pianos jouent par eux-mêmes, ça ne change rien. L’avantage, c’est plutôt de retirer les limites physiques du pianiste de l’équation. Quand j’écris de la musique, j’écris beaucoup avec la mémoire musculaire. Mes mains sont habituées de bouger d’une certaine façon, et mon cerveau est habitué de penser d’une certaine façon aussi. Donc la chose la plus intéressante avec ces pianos autonomes, c’est qu’on peut briser ces motifs, ces habitudes. Ma créativité n’est pas plus limitée par le mouvement de mes mains. Et ce n’est plus seulement mon cerveau qui crée, mais aussi celui de l’ordinateur et du programme qui ajoutent à ma pensée. C’est comme ajouter une nouvelle personne dans le groupe», explique-t-il. 

Ce trio de pianos accompagnera en effet Ólafur Arnalds sur la route, tout comme un batteur et percussionniste, et un quatuor à cordes. Le tout conjugué avec des effets visuels développés, note-t-il. Il y aura au menu de l’ancien et du nouveau, dont certaines pièces qui se retrouveront sur son nouvel album, re:member, à paraître le 24 août. 

Une démarche un peu à contre-courant, convient-il, puisque c’est souvent l’album, puis la tournée. Un autre aspect où Arnalds a voulu brouiller les cartes. Tout comme dans son association avec BNGRBOY, un beatmaker islandais, comme co-producteur. «J’aimais le gars, tout simplement! Et j’aimais aussi le fait que personne ne s’attendait à ce que je travaille avec lui. C’est encore l’idée de créer des résultats inattendus. J’ai essayé de le tirer hors de sa zone de confort pour voir ce que ses connaissances et son talent en hip-hop pouvaient amener à ma propre musique. C’était vraiment inspirant», raconte Ólafur Arnalds. 

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EN RAFALE

Un livre

Kakfa sur le rivage, de Haruki Murakami. C’est un livre fou. J’adore les choses folles. 

Un film

Mon royaume en Floride (The Florida Project), de Sean S. Baker. C’est ce que j’ai vu de meilleur depuis quelques années. 

Endroit favori dans le monde

Comme voyageur? L’Indonésie. C’est la cinquième fois que j’y viens.

Personnalité inspirante

David Byrne, comme penseur et comme artiste en général. Sa façon de voir la vie m’inspire. 

Coup de cœur musical récent

Singularity, le nouvel album de Jon Hopkins. J’aime aussi beaucoup Anderson .Paak. J’écoute un peu de tout, parce que ma musique peut devenir ce qu’elle veut. 

Musée

Je viens de découvrir la galerie Tony Raka à Bali, c’est magnifique. Mais mon musée favori est le Metropolitan Museum of Art de New York. C’est tellement gros, tu pourrais passer deux semaines là et ne jamais revoir la même chose. C’est un endroit vraiment spécial dans le monde, ce musée. 

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UN COURANT FORT

Ólafur Arnalds aura la chance de jouer sur scène pour la première fois à Québec devant une salle Raoul-Jobin presque comble, au Palais Montcalm. Au moment d’écrire ces lignes, il ne restait que quelques dizaines de billets disponibles. En mars dernier, c’était un artiste et collaborateur fréquent d’Arnalds, l’Allemand Nils Frahm, qui était attendu de pied ferme par ses fans, dans la même salle, et dans un registre semblable, parcourant les veines de la musique ambiante, instrumentale et électronique tout à la fois. 

Il y a, à n’en point douter, quelque chose qui se passe dans ce courant alternatif, dont les noms des artistes demeurent largement inconnus du grand public. «Oui, c’est favorable ces temps-ci, et pas seulement pour nous mais aussi pour la musique underground en général. C’est devenu tellement facile pour nous d’atteindre la surface. Avec Spotify et ce genre de plateformes, les gens découvrent la musique tellement différemment. Ce n’est plus par la radio, ce qui donne plus de chances à des artistes comme nous qui ne sont pas dans le créneau radiophonique», analyse Ólafur Arnalds. 

«Ça me rend très heureux de voir que je suis attendu dans une ville où je n’ai encore jamais mis les pieds!» conclut celui qui s’est déjà produit à Montréal, Toronto et Vancouver, notamment. Et qui, l’espace d’un an, à l’adolescence, a même vécu à Halifax, pendant les recherches universitaires de sa mère!

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VOUS VOULEZ Y ALLER?

  • Qui: Ólafur Arnalds
  • Quand: 28 juin, 20h
  • Où: Salle Raoul-Jobin, Palais Montcalm
  • Billets: 64 $
  • Info: www.palaismontcalm.ca