Pendant une année entière, l’artiste flamande Sarah Vanhee a conservé toutes ses ordures non périssables qu’elle a ensuite classées dans des boîtes en carton, 40 au total, représentant autant de semaines. Sur la scène de la caserne Dalhousie, avant même que le dernier spectateur ait pris place, elle avait déjà commencé à disposer un à un chaque détritus.

«Oblivion»: une vie à la poubelle

CRITIQUE / Notre société est malade de ses déchets. On achète, on utilise, on jette. Encore et encore.

L’artiste flamande Sarah Vanhee fait le pari de placer le spectateur consommateur face à cette surconsommation avec sa pièce performance Oblivion. Une incursion déconcertante à souhait pour public averti.

Pendant une année entière, la jeune femme a conservé toutes ses ordures non périssables qu’elle a ensuite classées dans des boîtes en carton, 40 au total, représentant autant de semaines. Sur la scène de la caserne Dalhousie, avant même que le dernier spectateur ait pris place, elle avait déjà commencé à disposer un à un chaque détritus.

Bouteilles, pailles, rouleaux de papier de toilette, sacs de plastique, pot de yogourt, poches de thé, élastiques, tampons démaquillants, imaginez le contenu de votre poubelle, tout y est.

Méthodiquement, Sarah Vanhee sort le déchet, le dépose sur la scène, va ranger la boîte vide sur le mur opposé et revient en chercher une autre. Il en va ainsi, sans interruption, toutes lumières allumées. Plus le spectacle avance, plus elle doit prendre soin où mettre se pieds nus.

À travers ce grand déballage d’ordures à faire flipper un adepte du mouvement Zéro déchet, l’artiste y va de réflexions sur un monde du futur où les habitants doivent manger des aliments souillés. Ici et là, de longs moments de silence où elle continue à défaire ses boîtes.

Les déchets s’accumulent. On pense à notre Ti-Mé national et à son attachement maladif à ses poubelles.

Mais qu’advient-il aussi des idées émoussées, de tous ces rêves dont on ne souvient plus, demande l’artiste, poussant d’un cran la réflexion. Autant de déchets immatériels symbolisés par des bribes d’actualité de 2015, année de création du spectacle. La crise au Vénézuéla, la disparition des rhinocéros blancs, Twelve Years a Slave gagnant de l’Oscar du meilleur film, Daech, un gréviste de la faim palestinien, le petit Alan Kurdi retrouvé mort noyé sur une plage turque.

Sujet tabou

Ne reculant devant rien, Sarah Venhee aborde aussi le sujet tabou des déchets corporels, un passage scatologique à souhait qui n’a pas manqué de déclencher plusieurs fous rires. Dans son «journal de merde», elle raconte ses visites au petit coin, avec explications dans le détail de ce qui se retrouve dans le fond de la toilette. Pets, diarrhée, gros étrons, bonne merde, constipation, tout y passe. In caca veritas, dirait le poète des latrines.

Il manque de plus en plus d’espace sur la scène. Pieds nus, Sarah Vanhee doit slalomer entre bouteilles de jus, sac de M & M, boulettes d’aluminium, boîtes de conserve, bouts de papier.

Puis, de lancer la réflexion sur la composition des bouteilles de plastique. Éthylène monomère, acide téréphtalique, monoéthylène glycol, trioxyde d’antimoine, les composés chimiques sont déclinés, sacrée mémoire!

Piles, bouchons d’oreilles, tube vide de dentifrice, magazines, ça continue, encore et encore.

Sarah Venhee prend une pause de confidences. Une musique techno prend le relais, puis des notes plus relaxantes pour un atterrissage en douceur.

Plus que quelques boîtes à vider. On se croirait dans un centre de tri. Un retour à la réalité s’opère. Sarah Vanhee parle des problèmes techniques du spectacle, du défi que représente de faire passer toutes ces poubelles aux douanes (tiens, c’est drôle, on se posait la même question), de ce groupe d’étudiants qui ont découvert le théâtre à travers sa pièce et qui ont passé leur temps à parler, et aussi d’une version de son spectacle qui dure… quatre heures.

Oblivion, qui signifie «oubli», fait partie de ces expériences pour le moins inoubliables, mais pas nécessairement pour les bonnes raisons. Toujours déstabilisant, souvent hypnotisant, parfois vachement ennuyant, le spectacle a toutefois le grand mérite de placer l’homo consumericus devant ses comportements délétères.

  • Oblivion est présenté vendredi, à 19h, à La Caserne Dalhousie. En anglais (surtitré) et en français.