En exposant sur scène les déchets qu'elle a accumulés en un an, Sarah Vanhee cherche à revaloriser ce qu’on cache et ce dont on ne parle pas.

«Oblivion»: reconnecter avec ses rebuts

CARREFOUR DE THÉÂTRE / Le rêve de tout archéologue est de découvrir un dépotoir ou des latrines, puisque tout ce que les humains jettent en révèle beaucoup sur leur mode de vie et sur la société à laquelle ils appartiennent. En conservant pendant un an tous ses déchets non périssables, Sarah Vanhee cherche quant à elle à revaloriser ce qu’on cache, ce qu’on occulte et ce dont, habituellement, on ne parle pas.

«Nous vivons dans un monde de surexposition, mais où, paradoxalement, certaines choses sont volontairement laissées dans l’ombre», souligne l’artiste, auteure et performeuse belge. Avant de créer Oblivion (qui signifie «oubli»), elle a passé cinq ans à effectuer des performances dans l’espace public, loin des salles de spectacles, «parce que le théâtre est un endroit où le visible règne. J’ai décidé de tourner cela à l’envers, en me demandant comment je pouvais y révéler l’invisible.»

Elle s’est mise à penser à la notion de résidus, d’ordures, de déchets, qui s’accumulent autant dans nos poubelles que dans la mémoire cache des ordinateurs. «Donc pas seulement les déchets matériels, mais aussi immatériels», note-t-elle. «Ce ne sont pas les déchets en tant que tels qui m’intéressent, mais plutôt notre perception. Qu’est-ce qui fait que certains objets ont eu à un certain moment une valeur pour moi et que quelques minutes plus tard ils n’en avaient plus. Quelle est la force magique à l’œuvre? Et comment je peux renverser ce mouvement.»

Faire une œuvre implique de faire des choix et de laisser des choses de côté. «D’une certaine manière, c’est une opération hygiénique, une purge. Si je suivais mon idée, je devais prendre toutes les choses que je jetterais, dans ma vie personnelle et professionnelle, pour créer un spectacle.»

Une tentative
Elle charrie donc sur scène 40 boîtes de détritus accumulés au cours d’une année et soigneusement conservés. «Je les ai classés de façon chronologique. Comme cette année-là, j’étais enceinte et j’ai accouché, on reconnaît certains objets, qui tracent une ligne du temps très claire», indique l’artiste, qui compare la manipulation de son inventaire au travail physique dans les champs.

Sarah Vanhee déploie sur scène 40 boîtes de rebuts.

Quarante boîtes pour 40 semaines? Le classement est beaucoup plus intuitif. «Certaines boîtes contiennent beaucoup d’objets, d’autres non, j’ai arrêté d’amasser mes déchets pendant un mois après avoir accouché, parfois j’ai des doubles boîtes, parce que j’ai aussi inclus les déchets de mon atelier. C’est une tentative, une intention, donc l’échec est implicite, et je l’expose dans le spectacle», explique Sarah Vanhee.

Les objets industrialisés, conçus pour plaire aux consommateurs, sont des «performeurs parfaits», même si leur accumulation, qui étouffe la planète, finit par leur donner un caractère monstrueux.

Les déchets immatériels, quant à eux, sont évoqués par l’environnement sonore et par le texte du spectacle. «Tout ce que je dis est constitué de bouts de textes que j’aurais normalement mis de côté, indique l’artiste. Je suis entrée dans ce paradoxe étrange de produire quelque chose tout en jetant. J’ai tout gardé, les inspirations, l’apport de ceux qui ont collaboré aux spectacles. J’ai aussi tenu un shit-diary, un journal sur ma merde, puis je l’ai appris par cœur. Je voulais mettre de l’avant ce qui n’a normalement pas de valeur. En amenant ces éléments sur scène, je leur redonne une valeur, une signification.»

Plus spirituelle que moralisatrice, l’expérience amène le spectateur à faire le point sur ses propres comportements au sein du système capitaliste. «Nous sommes entraînés à être coupés du monde, du passé, de nos racines, à toujours regarder devant et non derrière, à produire constamment. Je ne crois pas qu’on pourra continuer comme ça indéfiniment», plaide Sarah Vanhee, qui voit Oblivion comme une célébration.

En faisant défiler certaines manchettes de 2015 (année de création du spectacle), elle teste aussi notre mémoire collective à une époque où l’actualité est une course, marquée par les alertes et les urgences qui laissent à moyen et à long terme peu de traces. «Oblivion est devenu une capsule temporelle, même si j’ai évolué dans ce processus étrange et inconfortable», note-t-elle.

Vous voulez y aller?

• Quoi: Oblivion

• Quand: jeudi 31 et vendredi 1er juin à 19h

• Où: Caserne Dalhousie

• Billets: 55$