L’auteur et comédien Charles Fournier

Nos personnalités de l'année: Charles Fournier

Il y a quelques années, Charles Fournier œuvrait loin de la scène, sur des chantiers de construction. Confronté à la maladie, puis au décès de son père, il s’est réinventé en devenant comédien, puis auteur. Avec sa première pièce, «Foreman», dont il signe le texte et dans laquelle il tient le rôle principal, il offre une réflexion aiguisée, percutante, drôle et bienveillante sur la masculinité. Le spectacle a remporté les honneurs aux Prix d’excellence des arts et de la culture, où il a été sacré «œuvre de l’année dans la Capitale-Nationale». L’Association québécoise des critiques de théâtre a aussi décerné à Charles Fournier le prix du meilleur texte original en 2019.

Q Quel a été ton meilleur souvenir de 2019?

La dernière représentation de Foreman. Tous mes chums de la construction étaient là. C’était presque la moitié de la salle, une méchante gang. En plus d’eux, il y avait tous mes amis comédiens. On est allé prendre un verre après. C’était de voir ces gars-là, dans ce contexte-là, poser un million de questions… Il y en avait un là-dedans qui avait inspiré l’un des personnages. Il était accoté au bar et le comédien [qui jouait le personnage] était peut-être trois ou quatre bancs plus loin. Mon ami a demandé à un autre de mes chums d’aller dire au comédien qu’il est vraiment bon. Je lui ai dit : «vas-y, toi!» Il a répondu qu’il n’était pas capable. Finalement, le comédien est venu lui parler. Mon chum n’a rien dit. Il lui a donné une tape sur l’épaule, il a calé sa bière et il est parti. J’avais réussi à aller chercher ces bobos-là, mais pas pour lui faire mal. Il avait compris cette souffrance-là et il a vu le lien que le comédien a eu avec le personnage. C’est comme s’il lui disait qu’il comprend sa souffrance. Mais le comédien n’a pas vécu ça! Ç’a été un grand moment. Et de recevoir le prix de l’œuvre de l’année, ç’a été la cerise sur le sundae.

Q Quel a été ton coup de cœur artistique ou culturel en 2019?

R La relecture d’Antigone [dans une mise en scène d’Olivier Arteau au Trident]. C’est la définition d’un show. C’était tout. C’était rock ‘n’ roll. Avec les éclairages, on avait presque l’impression d’être dans un film. Réussir à mettre des scènes de guerre de cette époque, ce n’est pas facile. Et c’était actualisé.

Il y aussi eu Les murailles d’Erika Soucy [au Périscope dans une mise en scène de Maxime Carbonneau]. Moi, je parle beaucoup du lien père-fils. De voir le même univers du point de vue d’une femme, ç’a été un gros coup de cœur. Même si je viens un peu de ce milieu-là, la Côte-Nord, le fly-in fly-out, c’est quelque chose que je ne connaissais pas du tout.

Q Une déception en 2019?

R Que mon père n’ait pas vu Foreman, c’est la plus grande déception de ma vie. Ça commence à dater, le moment où il est décédé, et je commence à avoir du mal à imaginer comment il aurait réagi. Ça, c’est plus dur. De ne pas avoir pu voir sa face. Le monde a beau me dire qu’il serait fier de moi, de ne pas l’avoir vu, ça va toujours rester. Au-delà de tous les autres projets que je fais, [ça touche] vraiment celui-là. En même temps, c’est contradictoire, parce que si mon père n’était pas mort, Foreman n’existerait pas. Et je ne serais probablement pas en théâtre non plus.

Q Que te réserve 2020?

Je vais jouer à Premier Acte dans À l’affiche dans une mise en scène d’Angélique Patterson. C’est un spectacle qui parle d’obsolescence et de toute la numérisation du travail, mais aussi de l’art. Il y a aussi Foreman qui revient au Périscope et qu’on va jouer à Montréal. Et je suis en écriture pour un prochain spectacle.

Q Que souhaites-tu pour 2020?

R Je souhaite que le milieu artistique de Québec s’apprécie à sa juste valeur. Je pense qu’en le faisant, ça va permettre d’être reconnu à notre juste valeur. Il y a des artistes extraordinaires à Québec, dans tous les domaines. Du monde qui peut rayonner très fort. Souvent, on se positionne nous-mêmes ou on accepte d’être positionnés par rapport à Montréal ou à Toronto. Si on s’alliait, entre autres pour des productions cinématographiques ou des séries… On est capable d’en faire ici des séries. Il sort 12 comédiens par année du Conservatoire, il sort une poignée de réalisateurs et de scénaristes. Je souhaite qu’on prenne notre place.

«À l’affiche» sera présenté à Premier Acte du 25 février au 14 mars. «Foreman» sera repris au Périscope du 15 septembre au 3 octobre.