Dans la pièce «Nombre», à l’affiche du Carrefour international de théâtre, ce sont les spectateurs qui sont invités à créer «quelque chose».

«Nombre»: échantillons d'humains

CRITIQUE / Chaque spectateur se fait remettre une carte avec le numéro de sa place et la consigne d’aller y poser une chaise. Sitôt que «quelqu’un» voudra bien briser l’attente et se saisir de l’instruction no 1, tous se retrouveront, mode d’emploi en main, à la fois spectateur et acteur de la représentation.

Si vous avez votre billet pour Nombre, vous feriez mieux de remettre la lecture de cette critique à plus tard.

Ce n’est pas la première fois que j’écris cette phrase ; au fil des ans, le Carrefour a accueilli plusieurs expériences qui placent le spectateur dans une position plus active et incongrue qu’à l’ordinaire et qui mettent sens dessus-dessous les codes de la représentation.

Pour Nombre, Krystel Descary, Alexandrine Warren et Claudiane Ruelland ont pris le risque de laisser presque tout entre les mains du public. Outre une voix qui raconte trois bribes de vie et qui aura le dernier mot, aucun personnage, aucun acteur. Les consignes sont écrites, les éclairages et les accessoires sont activés à distance. Le studio semble vide. Il ne reste que nous, spectateurs, pour créer «quelque chose».

Se lever, répondre aux questions, écrire sur un tableau notre âge, le nom de notre père, ce qui nous manque. Les rituels qui régissent le partage contrôlé de nos rêves (comme les tableaux «Avant de mourir, je veux…») se sont multipliés ces dernières années dans l’espace public. C’est un jeu auquel on se prête sans trop se casser la tête. Et comme les spectateurs du Carrefour sont plutôt du genre dégourdis, les rires et les commentaires fusent allègrement.

Parmi les étapes numérotées et partagées entre les spectateurs, certaines ont toutefois le potentiel d’être des déclencheurs émotifs. Soudain un souvenir se ravive, une confidence nous touche, une question suscite un moment d’introspection, un peu de beauté naît. Lundi, ces moments étaient comme de petites étincelles, qu’on aurait voulu plus nombreuses, plus vives. Les commentaires l’emportaient trop souvent sur le discours. Comme dans la vie, quoi. On jase si souvent de choses banales en évitant consciencieusement les vraies questions…

Ceux qui fréquentent Facebook ont vu passer plus d’une fois des vidéos où un échantillon d’individus se déplace dans un espace donné pour répondre à des questions, ce qui montre concrètement leur similitudes ou leurs différences. À l’étape 76, nous étions cet échantillon.

Puis une voix a demandé si quelqu’un voulait raconter quelque chose de personnel. La plupart sont restés campés du côté du «non». Deux personnes avaient toutefois envie d’être entendues. Enfin.

Outre ces confidences volontaires, d’autres idées et souvenirs ont été collectés de manière plus ciblée au fil de l’expérience. Puis, ils ont tous été reliés, comme une constellation, pour créer un récit fait d’échantillons de vies de notre échantillon d’humains. 

Une jolie et habile finale, qui mettait toutefois en exergue une expérience qui nous a laissé sur notre faim. 

Nombre sera de nouveau présenté le mardi 29 mai, ainsi que les 4 et 5 juin, à 19h30, à la Maison pour la danse.