Peter Handke

Nobel à Handke: indignation dans les Balkans

BELGRADE — L’attribution du Nobel de littérature à Peter Handke a beaucoup indigné dans les Balkans, mais ailleurs, des voix d’écrivains s’élèvent aussi pour s’offusquer de cette consécration offerte à un admirateur de Slobodan Milosevic.

Des artistes, comme son vieil ami le cinéaste allemand Wim Wenders, sont heureux de ce choix qui consacre un grand écrivain. Nobel 2004, Elfriede Jelinek estime que son compatriote «aurait dû l’avoir avant» elle, tandis que la Polonaise Olga Tokarczuk est «contente» d’avoir été honorée en même temps que Peter Handke qu’elle «apprécie particulièrement».

«Depuis plus de 50 ans, Handke le poète compose une littérature universelle. Cela est plus important que les chemins d’errance politique sur lesquels il s’est fourvoyé», écrit le quotidien autrichien Die Presse.

Mais d’autres auteurs de premier plan ont exprimé sur Twitter leur incompréhension, comme la romancière américaine Joyce Carol Oates, qui a pu être citée comme lauréate potentielle: «Qu’est-ce que c’est que cette sympathie pour les massacreurs plutôt que pour les victimes? D’ordinaire, les écrivains se rangent instinctivement du côté des opprimés et des démunis».

«Appétit pour le scandale» 

«J’ai écrit il y a vingt ans sur les idioties de Handke», écrit le Britannique Salman Rushdie. Tout comme Susan Sontag, très mobilisée dans la défense de Sarajevo pendant son siège par les forces serbes (1992-95), Salman Rushdie avait vigoureusement critiqué l’Autrichien à la parution de son «Justice pour la Serbie» en 1996. «J’imagine que l’appétit du comité Nobel pour le scandale n’avait pas été rassasié», a ironisé le Britannique Hari Kunzru.

Enfant de Sarajevo qu’il avait quittée juste avant la guerre, le romancier américain d’origine bosnienne Aleksandar Hemon ne cache pas sa colère: «Peter Handke est un négationniste du génocide. Il n’a jamais cessé de soutenir Milosevic. Quelle honte!»

Homme fort de Belgrade pendant cette décennie de sang dans l’ex-Yougoslavie, chantre de la Grande Serbie, Milosevic a été renversé par des manifestations monstres à Belgrade en 2000, et est mort en détention en 2006 alors qu’il attendait son jugement pour génocide, crimes de guerre et contre l’humanité.

Il devait notamment répondre de sa responsabilité dans le siège imposé par les forces serbes à Sarajevo (1992-95, 11.000 morts) et le massacre de 8000 hommes et adolescents bosniaques à Srebrenica en juillet 1995, pire tuerie sur le sol européen depuis la Seconde Guerre mondiale.

Peter Handke s’était rendu aux obsèques de Milosevic, à Pozarevac dans le nord de la Serbie. Il s’était aussi opposé aux bombardements occidentaux sur la Serbie en 1999, qui avaient forcé Belgrade à retirer ses troupes du Kosovo où elles affrontaient une guérilla indépendantiste kosovare albanaise.

«Fin novembre, lorsqu’il neigera» 

Dans un éditorial virulent, le quotidien britannique The Times a dénoncé le «choix pervers» du comité Nobel et dénoncé «une insulte aux victimes de génocide».

Dans les Balkans, la polémique s’est poursuivie vendredi. Lancée au Kosovo, une pétition réclamant le retrait du Prix Nobel avait recueilli près de 30 000 signatures vendredi après-midi. «Tout écrivain qui pense que son “génie” le place en dehors des catégories du Bien et du Mal ne peut prétendre se désigner comme être humain», a dénoncé l’écrivain bosnien Faruk Sehic pour qui Handke est un «apologiste du Mal».

En Serbie, le sacre de Handke a été accueilli dans l’indifférence du plus grand nombre. Le quotidien proche du pouvoir Vecernje Novosti offre toutefois sa Une à l’écrivain autrichien qui a accordé plusieurs entretiens aux médias serbes, dont celui à Radio Belgrade où il annonce sa venue «fin novembre, lorsqu’il neigera».

Les guerres dans l’ex-Yougoslavie, en Bosnie (1992-95), en Croatie (1991-95) et au Kosovo (1998-99), ont fait plus de 130.000 morts et des millions de réfugiés.