Les comédiens Henri Chassé, Marc Messier et Pierre Lebeau dans le décor dépouillé de Neuf (titre provisoire)

Neuf (titre provisoire) : la mort leur va si bien

CRITIQUE / Rire du temps qui passe, faire un pied de nez à la vieillesse, envoyer paître ses angoisses, se moquer de ses défaites et «de la mort qui est tout au bout», comme chantait Brel. De tout cela, et plus encore au rayon existentiel, il est question dans la pièce Neuf (titre provisoire), où Mani Soleymanlou fait tourner sa dramaturgie dans un surprenant manège d’émotions.

Woody Allen, passé maître dans l’art de parler de la Grande faucheuse, a dit qu’il n’avait pas peur de la mort, c’est juste qu’il ne voulait pas être là quand elle arrivera. Les cinq personnages réunis pour l’enterrement d’un collègue et ami, ont préféré l’affronter à visière levée, avec en main le texte inédit légué par le défunt, qu’ils garderont en main du début à la fin.

Dans un décor dépouillé — une croix géante aux couleurs changeantes, un cercueil, une table, quelques chaises —Henri Chassé, Pierre Lebeau, Marc Messier, Mireille Métellus et Monique Spaziani —se livrent à une série de réflexions sur leur propre vécu, entre fiction et réalité, le spectateur ne sachant trop si c’est le personnage qui parle ou le comédien lui-même. Qu’importe, au final, le résultat est tragiquement drôle et drôlement tragique.

Tour à tour, les comédiens confient leurs états d’âme, leurs angoisses, leurs frustrations, leurs idéaux perdus. Voyant leur jeunesse s’éloigner dans le rétroviseur, ils revisitent des moments historiques qu’ils ont vécus, comme le Samedi de la matraque ou les deux référendums. Ils évoquent le décès de leurs propres parents et la leur, inévitable, bien entendu, tous baby-boomers qu’ils sont.

Or, malgré ce qu’on pourrait croire à première vue, Neuf (titre provisoire) n’a rien d’une pénible descente dans l’enfer de la morosité, au contraire. À de saines réflexions sur le sens à donner à notre bref passage sur Terre, Soleymanlou ajoute de désopilants segments qui font crouler de rire l’assistance.

Fort de son inimitable voix criarde et de ses mimiques, Pierre Lebeau s’en donne à cœur joie, exprimant son ras-le-bol (le mot est faible) face aux émissions de cuisine qui ont remplacé la culture et à la langue de Fred Pellerin, «le père Gédéon des jeunes». Même Éric Salvail n’échappe pas à son courroux.

C’est sans compter Marc Messier qui, debout derrière le cercueil, décrit le déclin physique lié au vieillissement, «l’antichambre de la décrépitude», où il est question de virilité masculine possible à son âge «si t’es pas trop pressé et bien entouré», du dentier qui rit de son propriétaire, dans un verre d’eau, à côté du lit. Fous rires garantis.

Cette veillée funèbre atypique est agrémentée d’extraits musicaux souvent déconcertants, qui vont de Zorba le Grec à Forever Young d’Alphaville et Eye in the Sky d’Alan Parsons, en passant par des chants grégoriens et My Heart Will Go On, de Céline Dion, rien de moins. 

Puisque la seule certitude de la vie est la mort, autant s’arrêter un moment pour en rire. Et réfléchir aussi à la façon dont on veut vivre le temps qu’il nous reste. Le propos de Soleymanlou atteint parfaitement cet objectif .

Neuf (titre provisoire) est présentée à nouveau samedi, à 16h, à la salle Octave-Crémazie du Grand Théâtre