Le nouveau directeur musical des Violons du Roy, Jonathan Cohen, déborde d’idées pour intégrer les concerts à l’expérience sociale de tout un chacun.

Une pinte avec Jonathan Cohen

À quelques minutes d’un spectacle au Théâtre des Champs-Élysées, il y a quelques années, notre première entrevue avec le chef britannique n’avait pas vraiment été l’occasion de déroger des questions musicales. Lorsqu’il a été nommé directeur musical des Violons du Roy l’an dernier, l’heure était plutôt à l’analyse de son parcours et de son lien avec l’ensemble. Mais cette fois, on sentait que les circonstances étaient plus propices à ce que Jonathan Cohen laisse voir son côté gamin et ébouriffé. Un visage qu’il laisse peu transparaître lorsqu’il est sur scène, tout investi qu’il est dans son rôle.

Le Soleil a eu droit à une entrevue privilégiée avec Jonathan Cohen, au coin du feu à l’Auberge Saint-Antoine, après une longue journée de répétition. En verve, le chef nous a parlé de sa vision de la direction, de sa vie et de dizaines de projets dont il rêve pour les Violons du Roy.

Nous avons discuté en anglais, pour laisser au chef le loisir d’exprimer ses idées dans toute leur ampleur. Cohen a beau avoir été formé à Paris par William Christie, qui est le parrain de son fils, le français lui cause encore un peu d’angoisse. «Yves Castagnet, qui est le titulaire principal de l’orgue de Notre-Dame de Paris, est un grand ami. Il m’a beaucoup aidé. Il enregistrait des talk-shows sur VHS, on les regardait ensemble et il me répétait tout ce que je ne comprenais pas en articulant très lentement», raconte le chef.

Bach et sudoku
En se penchant sur la prochaine saison des Violons du Roy, sa première à titre de directeur musical, nous avons, nécessairement, cherché sa marque. La pièce la plus significative à ses yeux serait La création de Haydn, où il dirigera La Chapelle pour la première fois. «J’ai toujours rêvé de faire cette pièce. C’est rempli d’effets, très coloré, ça rassemble à tout ce que j’aime en musique.» L’idée de diriger cette interprétation de la Genèse, du chaos originel, des trompettes qui éclatent pour illustrer «Et la lumière fût» l’enthousiasme déjà.

Le développement d’un volet éducatif est un autre point cher à son cœur. «Plein d’enfants gravitent autour de l’orchestre. J’ai moi-même un fils de 7 ans qui aime beaucoup chanter. Les enfants aiment tout naturellement la musique. J’aimerais que nous les incluions plus dans les prochaines saisons», expose-t-il.

On s’aperçoit vite en s’entretenant avec lui à tête reposée qu’il déborde d’idées pour (ré)intégrer les concerts à l’expérience sociale de tout un chacun. «Aux premiers temps de la musique baroque, la musique était intégrée à la vie, on l’écoutait en mangeant, en discutant, ça pouvait durer quatre ou cinq heures. On pourrait organiser des concerts où on joue aux échecs ou au Backgammon. ‘‘Bach et sudoku’’, je suis certain qu’il y aurait un intérêt. Ou des concerts près d’une piscine, pendant des séances de méditation, des dégustations de vin… On pourrait jouer sur des bateaux, sur le fleuve, pendant des feux d’artifice, expose-t-il. Le monde change, il faut trouver des moyens pour que l’art demeure pertinent et vivant.»

Violoncelliste (il reprend d’ailleurs son archet cette semaine au Minnesota) et claveciniste, Jonathan Cohen aime bien diriger tout en s’intégrant aux musiciens. Il va jusqu’à dire, sourire en coin, que le chef n’est pas toujours utile, surtout pour la musique écrite avant 1800. «Le public croit que les musiciens suivent les mouvements du chef, mais pour la musique baroque, ce n’est pas vraiment essentiel. C’est plutôt en répétition que je travaille avec les musiciens. Je vois l’orchestre comme une série d’individus, qui ont chacun leur personnalité et leur vision artistique, et qui sont comme des fils qui se croisent. Si un chef tente d’imposer sa vision, avec cette musique, ça ne donne rien. Parfois, il faut plutôt s’effacer.»

Il a toutefois accepté, bon gré, mal gré, de poser pour la brochure de saison, puisqu’il incarne l’ouverture d’un nouveau chapitre chez Les Violons. On sent toutefois que les vestons ne sont que sa garde-robe de travail.

Sur l’eau avec des jeux vidéo
Même si la musique l’amène dans les plus grandes capitales, le chef n’aime rien autant que de s’extirper de la poussière et du bruit pour mettre les voiles. Il faut dire qu’il possède un voilier qui mouille sur la côte italienne, en Méditerranée. «Je peux partir avec mon fils, on navigue, on trouve une crique tranquille, on balance le crocodile gonflable dans l’eau et on plonge. On a aussi un Playstation 4 dans la cabine. Il y a des jeux très créatifs, très colorés — même s’il y a aussi des jeux répétitifs et ennuyants. On joue notamment à Splatoon 2 sur la Nintendo Switch. J’ai toujours aimé les jeux», confie le chef.

À plusieurs moments, pendant l’entrevue, Jonathan Cohen a posé des questions sur les attentes du public de Québec et sur son niveau d’audace. Le nouveau directeur musical a hâte, visiblement, de vous entendre.