Mélanie et Stéphanie Boulay.

Un retour en clair-obscur pour Les Sœurs Boulay

Fusionnelles en musique comme dans la vie, Les Sœurs Boulay semblaient inséparables depuis la parution de leur premier album, «Le poids des confettis», en 2013. Après une année à œuvrer chacune de leur côté, les voilà de retour avec «La mort des étoiles», une troisième offrande qui nous les ramène plus soudées que jamais.

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis la sortie de leur précédent disque, 4488 de l’Amour, il y a quatre ans. Celles qui étaient alors colocs vivent désormais sous des toits différents. Et pendant que Mélanie apprivoisait la maternité loin des planches, Stéphanie s’est mise à nu dans un album solo on ne peut plus personnel. Pour l’une comme pour l’autre, la parenthèse a été salvatrice. Mais les frangines ne cachent pas leur enthousiasme de la voir se refermer.

«Je pense qu’on avait vraiment besoin de ça, après ces sept années à vivre presque en huis clos, évoque Stéphanie. On était côte à côte, on avançait au même rythme, on était toujours dans les projets de l’autre. En plus, on a les mêmes amis. Je pense qu’on avait besoin de prendre cette pause et d’aller chercher autre chose ailleurs.»

Les Sœurs Boulay parlent de La mort des étoiles comme de leur album «le plus ample et le plus ambitieux» à ce jour. «C’est pas le dernier, mais on l’a fait comme si», ont-elles avancé en août sur les réseaux sociaux. En entrevue, celle qui se décrit comme «la moitié blonde» du duo évoque «le déclin» de l’industrie musicale. «On est chanceuses d’être encore là et d’avoir ces moyens et ces possibilités-là, ajoute-t-elle. On a engagé les gens qu’on voulait et on a mis tout ce qu’on voulait sur cet album. On y a mis ce qu’on avait envie d’entendre.»

Si la signature des Sœurs Boulay est bien audible sur leurs nouvelles chansons — des racines folk et un mariage vocal tout en douceur —, celles-ci prennent de l’altitude grâce aux arrangements de cordes et de cuivres signés Antoine Gratton. «Il y a beaucoup de cet album qui lui revient à lui», avoue Mélanie, qui reconnaît aussi l’apport de nouveaux complices dans leur propre cheminement musical.

«C’est la première fois qu’on ne jouait pas 100 % des parts de guitare», cite celle qui voit là un changement d’attitude par rapport à leurs débuts. «Au départ, on était très conservatrices par rapport à notre son de duo de deux guitares et deux voix, indique-t-elle. On n’avait pas envie de laisser entrer d’autres gens. Peut-être qu’on avait peur. On ne faisait peut-être pas confiance. Mais avec le temps, on a découvert plein de monde et il y a des gens qui se sont greffés à notre équipe. Même sur scène, au début, on jouait en duo et il n’était pas question qu’un drum entre là-dedans. Mais dans les dernières années, on jouait sur scène en band. Et on réalise que ça nous aide à repousser nos propres limites.»

Mélanie évoque la guitare électrique et les pédales dont s’est munie sa sœur, qui ose maintenant les solos. «Avant, on faisait juste gratter des accords parce que c’était ça nos limites», décrit-elle.

Méthode d’écriture

Cette montée de confiance n’est pas la seule chose qui a changé chez Les Sœurs Boulay dans les dernières années. Maternité oblige, elles ont complètement repensé leur façon de travailler. «Avant, on habitait ensemble. Quand on avait une idée, on allait tout de suite frapper à la porte de chambre de l’autre. Quand on n’habite plus dans la même maison et que l’autre personne est maman, quand on a chacune nos vies qui passent, on a dû planifier des plages horaires pour nous voir et pour créer», explique Stéphanie. La méthode n’est peut-être pas très «bohème ni poétique», mais elle a fait mouche chez les Boulay. «Quand on n’était pas ensemble, on accumulait des idées, on méditait des trucs, on réfléchissait beaucoup. On arrivait ensuite avec des mots, des mélodies, des thèmes. On était vraiment investies et consacrées à l’écriture. Ça nous stressait parce qu’on a tendance à dire que l’inspiration, ça ne se contrôle pas, que c’est flou, que ça vient et ça va. Dans notre cas, ça n’a pas été vrai.»

Celles qui se sont souvent livrées en musique avec beaucoup de transparence sortent un peu d’elles-mêmes au fil de ces chansons, où il est notamment question de féminisme, de maternité, d’une ode à la jeunesse ou de la fin des illusions.

«Je pense qu’on était rendues quelque part où on avait envie de sortir de notre nombril et de parler plus au nous qu’au je, évoque Stéphanie. Sans renier ce qu’on a fait dans le passé, on voulait moins parler de nos expériences personnelles. Je pense que nos vies se sont stabilisées aussi. On n’a pas les mêmes préoccupations qu’avant, on est moins branchées sur les peines de cœur ou les errances de la vingtaine.»

Un «apaisement» personnel doublé d’une «anxiété» devant l’état du monde… La table était mise pour un retour en clair-obscur des Sœurs Boulay. «Ce sont des choses qu’on avait besoin de dire, confirme Mélanie. C’était comme vital. Ça nous hantait jour et nuit.»

Les Sœurs Boulay se produiront au Grand Théâtre le 19 octobre.

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TROIS CHANSONS EXPLIQUÉES

 Au doigt

«C’est une chanson post-#MeToo, mais avec du temps qui a passé pour digérer des affaires, pour laisser retomber la poussière, pour nous remettre en question. Pour créer de la confrontation constructive. Tout ça a mené à des prises de conscience dans les dernières années. Au doigt, c’est une chanson qui dit : “je ne veux pas piler sur toi, je ne veux pas te noyer, je ne veux pas t’arracher quelque chose des mains. Je veux juste marcher côte à côte et être ton égale”. Ce n’est même pas une chanson revendicatrice. C’est juste une chanson qui est droite, intègre et claire sur ce dont on a besoin en tant que femmes.»

— Stéphanie Boulay

Léonard

«On ne parle pas souvent de la maternité dans son revers. On aime faire comme si la maternité était juste géniale. Et ça l’est. Mais je pense qu’être parent, c’est d’accepter que tu vas vivre dans une montagne russe pour un bon bout. Comme dans d’autres passages de nos vies, on s’est donné pour mandat de décrire la vérité. Comme on n’a jamais voulu montrer aux gens que la célébrité, c’est quelque chose que ce n’est pas. La mort des étoiles, c’est aussi de courir après quelque chose qui brille et qui a l’air vraiment beau de l’extérieur. Mais une fois que tu es là, est-ce que c’est vraiment ce que tu pensais que ça allait être?»

— Mélanie Boulay

La fatigue du nombre

«On a beaucoup chialé sur Hubert Lenoir et ce qu’il a fait à l’ADISQ. Je ne sais même pas si je suis d’accord ou non avec un gars qui se rentre un trophée dans la gorge lors d’un gala télévisé. Pas longtemps après, j’ai entendu une entrevue avec Renée Martel et on l’a questionnée là-dessus. Elle a dit : “moi, ça m’a vraiment choquée. Je n’ai vraiment pas aimé ça. Mais quand j’étais jeune, on faisait des affaires qui choquaient nos parents. On façonnait la société de demain”.»  

— Mélanie Boulay

«C’est aussi un message qu’on se passe à nous-mêmes. J’ai 32 ans. Des fois, je regarde les jeunes et je me dis : “mon dieu, qu’est-ce qu’ils font là?” Mais je ne veux pas devenir ringarde ou vieux jeu. Je veux rester ouverte. C’est un rappel qui dit : “heille, suis le courant, comprends et essaie de voir ce qu’il y a de positif dans chaque génération”.» 

— Stéphanie Boulay