Avec ses 12 membres à part entière, la formation intergénérationnelle et interraciale est menée par le couple Susan Tedeschi et Derek Trucks, au centre.

Tedeschi Trucks Band: L'exception qui confirme la règle

Le Tedeschi Trucks Band représente une anomalie dans le monde musical actuel. Avec 12 membres à part entière, la formation intergénérationnelle et interraciale menée par le couple Susan Tedeschi (voix, guitare) et Derek Trucks distille sa parfaite fusion de blues, rock, soul et funk à un nombre sans cesse croissant d’adeptes. Le Soleil a rejoint le sympathique guitariste virtuose à leur domicile floridien, quelques jours avant que le groupe amorce les répétitions pour la tournée qui accompagne la sortie de Signs, leur quatrième album studio disponible depuis une semaine.

Q Vous réussissez à livrer un album tous les deux, trois ans, tout en tournant inlassablement. Comment arrivez-vous à soutenir ce rythme?

R On ne force pas les choses. On joue tellement que les idées jaillissent d’elles-mêmes quand nous nous réunissons ici. Le fait d’avoir un studio en arrière de sa maison, c’est comme s’il nous suppliait. Si on reste assis dans la maison, on se sent coupable (rires).

Q Sur cet album, et le précédent (Let Me Get By, 2016), les 12 membres du groupe ont collaboré à la composition. Comment faites-vous pour vous entendre?

R Ça peut parfois être difficile parce qu’il y a trop de cuisiniers dans la cuisine… Quand on amorce un album, on commence avec le cœur du groupe et nous jouons. Puis on se retrouve Mike Mattison, Susan et moi pour écrire et compiler ce que nous avons. Puis je fais la même chose avec Doyle [Bramhall II, un collaborateur fréquent]. On passe quelques jours en studio. De cette façon, on a toujours l’équivalent de la moitié d’un disque quand le groupe complet s’amène. Et on continue. Cette fois, nous avions 16-17 chansons en banque. Un heureux problème de qualité pour en arriver à 11 chansons que nous aimons beaucoup et qui forment un album de qualité.

Q Est-ce un modèle viable compte tenu de l’état actuel de l’industrie du disque, qui préconise les saveurs du mois?

R Les vents dominants ne sont pas avec nous. Nous sommes chanceux d’avoir un loyal bassin d’admirateurs qui nous permet de continuer à faire ce que nous faisons. Sur plusieurs plans, nous sommes l’exception qui confirme la règle. Tout devient plus formaté et l’industrie est assez déglinguée en ce moment. Il n’a pas beaucoup de considération pour la qualité, la longévité ou l’honnêteté, toutes ces choses qui font que la musique importe. Nous sommes anecdotiques, un exemple de ce qui a été et qui pourrait être encore. Nous sommes incroyablement chanceux que les trajectoires de nos vies nous aient permis d’accomplir ça. Nous devons travailler fort pour y arriver. On a beaucoup de bouches à nourrir (rires). Cela dit, je n’aime pas beaucoup les musiciens geignards. Je leur dis : «avez-vous une idée de ce qu’est la vraie vie? On fait de la musique pour gagner notre salaire.» Mon père était couvreur. Mes frères et moi avons commencé avec lui au secondaire. Ça, c’est un vrai travail (rires). On essaie de mettre ça en perspective le plus possible.

Q Reste que les tournées vous éloignent de vos enfants. Maintenant qu’ils sont plus vieux (16 et 14 ans), est-ce plus facile?

R C’est comme avant. Mes parents et mon frère vivent à quelques maisons, chacun de leur côté. Quand nous partons, ils viennent s’installer pour assurer la permanence. L’été, ils sont avec nous en tournée. On essaie de ne jamais partir trop longtemps. Quand on part pour l’Europe, c’est plus difficile parce qu’on ne peut pas revenir en avion pour une journée ou deux. Mais nous sommes beaucoup de parents dans le groupe. C’est quelque chose qu’on doit garder en tête : la qualité de vie et maintenir les familles tissées serrées.

Le Tedeschi Trucks Band est passé par le Festival d'été le 11 juillet 2012.

Q On ne vous voit pas souvent ici. Je garde, tout comme vous, un bon souvenir de votre passage au Festival d’été de Québec en 2012. Y a-t-il une chance qu’on vous voit dans le Nord bientôt?

R Je sais que nous voulons faire quelques dates au Canada à la fin de l’année. J’aimerais bien. Le premier spectacle que j’ai donné en dehors de Jacksonville était au festival de jazz et de blues de Toronto. Après ça, on a fait une tournée canadienne, quand j’avais 12, 13 ans [avec Buddy Guy]. J’aime toujours y revenir.

Q Vous avez maintenant 39 ans, le temps passe à vitesse grand V. C’est d’ailleurs un des thèmes de l’album, tout comme le deuil et la perte, en particulier la superbe et douloureuse acoustique The Ending qui clôt Signs. Voulez-vous m’en parler un peu?

R On devait composer avec la perte de plusieurs amis proches, mentors et membres de la famille qui sont tous décédés presque au même moment. On n’avait pas vraiment le temps de s’en sortir. Nous le ressentions beaucoup lors de l’enregistrement. Tu écris sur ce que tu ressens. Et tu veux honorer la mémoire de tes amis de façon honnête. C’est comme ça que The Ending est née. Je ne crois pas que nous allons la rejouer un jour. C’est trop intime. Mais c’était important qu’elle y soit. Il y a quelque chose de thérapeutique. J’espère que les gens vont s’y reconnaître. Je crois que oui. Tu réalises que tout le monde doit composer avec des pertes semblables. Mais il faut continuer à pédaler (rires).

Q Ce sentiment de mortalité se reflète aussi sur l’album dans les préoccupations environnementales que vous partagez avec Susan?

R Absolument. Surtout avec nos enfants. On passe beaucoup de temps sur l’eau et dans les bois, c’est une façon de se recentrer et de recharger les batteries. L’exploitation des ressources n’est pas illimitée. Comme groupe et comme individus, ce sont des choses auxquelles on pense constamment. On tente d’agir en conséquence. Et d’en discuter avec les gens sans prêcher.

Q Ce qui m’amène au fait que vous avez joué pour les Obama à la Maison-Blanche en 2012. La question est inévitable : qu’est-ce que vous pensez de la situation politique actuelle dans votre pays?

R Je ne crois pas que nous allons jouer à la Maison-Blanche bientôt (rires). Je ne crois pas que nous serions invités de toute façon, alors ça ne me préoccupe pas trop (rires). Tu sais, nous vivons dans une époque triste et étrange. Il y a beaucoup de gens qui répandent la peur, flattent leur ego, ont des sentiments de supériorité… C’est de l’obscurantisme. Toutefois, je ne sais pas où se situe le point de balance, mais je suis convaincu que le pendule va revenir vers la raison. Jusqu’à quel point des dommages auront été causés? Mais quand on recule de 50, 100 ans, il y avait des époques où les gens se disaient : «on ne va pas s’en sortir.» Puis tu le fais (rires). On apprend les leçons, on fait des progrès. Parfois, on fait un pas en avant, deux pas en arrière. Plus rarement, un pas en avant, huit en arrière (rires). Il n’y a rien de neuf. On vit dans un monde raciste et injuste. Mais il faut tenter de combattre la situation et ne pas se décourager. Et surtout ne pas se battre dans la boue (rires).

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Derek Trucks en 5 dates

1979 Naissance à Jacksonville, Floride

1994 Formation du Derek Trucks Band

1999 Membre à part entière du Allman Brothers Band

2006 Début de la collaboration avec Eric Clapton

2010 Formation du Tedeschi Trucks Band