Le pianiste gatinois François Dubé a été l'accompagnateur privilégié de Renée Claude pendant 30 ans, de 1979 à 2009, quand elle a arrêté la scène. 
Le pianiste gatinois François Dubé a été l'accompagnateur privilégié de Renée Claude pendant 30 ans, de 1979 à 2009, quand elle a arrêté la scène. 

Renée Claude: chanter jusqu’au bout de la mémoire

Yves Bergeras
Yves Bergeras
Le Droit
Le pianiste gatinois François Dubé a accompagné Renée Claude sur scène aux quatre coins du Québec durant plus de 30 ans. Et il aura fait chanter son amie jusqu’au bout de sa route. Là-bas, loin, tout au bout de la mémoire...

Renée Claude a été emportée par la COVID-19, précise le pianiste, qui a aussi été son directeur musical. Il a continué à rendre régulièrement visite à son amie, ces dernières année, alors qu’elle était atteinte de la maladie d’Alzheimer.

La tristesse et le deuil de François Dubé étaient  compensés par une petite mesure de soulagement, mardi: «‘Sa souffrance est finie’, m’a dit Robert [Langevin], son conjoint, qui ne vivait plus que pour elle depuis deux ans et demi», témoigne François Dubé.

«En ce moment, c’est l’enfer dans les CHSLD. Certains [résidents] s’en sortent. D’autres, pas. Elle, elle ne s’en est pas sortie.» Mais Renée Claude s’est éteinte «sereine», assure-t-il.

«Elle était dans dernières phases de la maladie», c’est-à-dire trop peu consciente de la réalité de son environnement pour souffrir. 

« À la fin, Robert ne pouvait plus rentrer dans sa chambre, [à cause de la COVID] mais il pouvait la voir par la fenêtre et par Skype. Et elle se mettait à sourire dès qu’elle voyait son visage.»


 Un micro imaginaire

«J’ai été la voir très souvent quand elle était chez elle. Et puis cinq ou six fois depuis qu’elle avait été installée en CHSLD», dans un établissement situé dans le quartier de Rosemont, à Montréal. 

«Elle était encore très belle. Il y avait quelque chose de serein, dans son visage souriant. Et puis c’est drôle, mais... avec moi, elle se mettait à chantonner, parfois. Elle faisait ça seulement avec moi, apparemment».

Lors d’une de ses plus récentes visites au CHSLD, au printemps dernier, «j’étais seul avec elle dans sa chambre et j’ai commencé lui chanter des chansons de Clémence» - le spectacle Moi, c’est Clémence que j’aime le mieux!, consacré à Clémence DesRochers, qu’ils ont présenté en tournée pendant de très longues années. 

«Je chantais La vie d’Factrie et je faisais semblant de l’accompagner au piano, en jouant dans le vide. Soudain, elle a pris dans sa main gauche un micro imaginaire, et elle l’a approché de sa bouche, pour chanter. Comme si elle s’était dit: ‘Faudrait que je chante, moi avec’. Je ne comprenais pas les mots [qu’elle chantonnait], mais cette fois-là, oh! my god! elle était vraiment connectée!»


« À la fin, Robert ne pouvait plus rentrer dans sa chambre, [à cause de la COVID] mais il pouvait la voir par la fenêtre et par Skype. Et elle se mettait à sourire dès qu’elle voyait son visage. »
François Dubé
Renée Claude

 «Partout, c’était plein!» 

François Dubé ne garde que de bon souvenirs de la chanteuse, qui fut à ses yeux «l’une des plus grandes interprètes du Québec» et une grande ambassadrice de la Belle Province à l’étranger.

«On a joué partout: au Canada, aux USA, en Europe. [En France], elle a reçu le prix Charles-Croc, pour [son spectacle sur Léo] Ferré. On a fait la Russie, la Lithuanie, les USA avec le spectacle consacré à] Brassens. Et partout, c’était plein!» se remémore-t-il. 

En 2010, lorsque Renée Claude a reçu un prix du gouverneur général, le pianiste était à Rideau Hall, au côté de la lauréate et de son amoureux. «‘Je tiens à ce que tu sois là’, elle m’a dit». Un rare privilège, les lauréats étant limités à un nombre très restreint d’invités.

«Quand on a commencé ensemble en 79, j’avais 24 ans ; elle en avait 39. [...] J’ai commencé en jouant ses succès, de 79 à 81. [...] Et on a monté ‘Moi, C’est Clémence en 80.»

Les deux complices ont poursuivi leur collaboration sur scène jusqu’en 2009. « Ç’a été un beau mariage professionnel, qui a bien fonctionné jusqu’à la fin», estime-t-il.  

Le déclin 

Le déclin s’est manifesté sur scène en 2009, trois ans avant que ne tombe officiellement le  diagnostic de la maladie d’Alzheimer.

«Notre dernier ‘show’, c’était Brassens. [...] Je sentais parfois qu’elle butait sur des mots, mais après, elle repartait, elle se reprenait. C’était comme si son débit changeait d’une toune à l’autre. À L’entracte, elle ma dit ‘Je pense que j’ai un sérieux problème. Je suis pas sure de ce qui s’en vient.’ 

«C’était une grande inquiétude qu’elle avait. On en jasait dans l’auto. ‘J’ai des blancs. Je cherche mes mots’. [...] Et elle a arrêté juste après, sauf pour faire une ou deux émission à la télé [...] avec le texte pas loin, pour s’aider au cas où. »

Une rigueur de métronome

François Dubé se souvient d’une artiste «très perfectionniste, [qui] aimait répéter. Elle avait beaucoup de rigueur». 

Une rigueur de métronome: «Si, dans mon accompagnement, je modifiais d’un brin le tempo, un peu plus vite ou plus lent, elle le savait tout de suite et pouvait me le dire après le show

Parce qu’elle avait «l’amour du métier», Renée Claude était aussi un bourreau de travail. «À un moment donné, elle roulait trois spectacles en même temps: Brel, Ferré (la seule tournée à laquelle François Dubé n’a pas pu participer, faute de disponibilité) et Clémence. Parce que quand les tournées étaient terminées, les gens lui demandaient de les refaire. Moi, c’est Clémence, on le faisait encore, fin 2008, début 2009», presque 30 ans après sa création.

Admirateur de longue date

Leur collaboration n’a pas été tout à fait le fruit du hasard. Tout jeune, déjà, François Dubé était un «admirateur fini» de Renée Claude.

«Je l’adorais. J’avais tous ses albums. À 17 ans, je suis allé la voir chanter au Centre national des arts. [...] À l’entracte, j’ai dit à mes amis: ‘un jour, je sais pas quand et je sais pas encore comment, mais je vais être le pianiste de Renée Claude’.»

Quelques années plus tard, le guitariste Michel Robidoux (Robert Charlebois, Passe-Partout) jouera les entremetteurs. «Je venais d’arriver à Montréal. Il m’a demandé si j’avais du travail, et avec qui j’aimerais jouer. Je crois que j’ai répondu ‘C’est Renée Claude ou rien!’», se souvient François Dubé. «Ça tombait bien: il savait qu’elle cherchait un pianiste. Et il devait la rencontrer pour lui apporter une cassette de nouvelles chansons. Le lendemain même, il me la présentait.» 

Elle lui a aussitôt fait passer une audition . 

«Je connaissais très bien son répertoire, mais j’étais très nerveux d’entendre sa voix, et de la voir chanter juste à côté de mon oreille. [...] J’ai joué «Je recommence à vivre, de l’album L’enamour - Le Désamour. Après quatre mesures, j’ai arrêté de jouer [...] et je lui ai dit: «Je rêve de travailler avec vous», raconte François Dubé, dans un souffle nostalgique.

Leur mariage artistique allait durer 30 ans.