Pierre Lapointe

«Pour déjouer l'ennui» de Pierre Lapointe: un album qui fait du bien

Revenir aux origines de l’album «Pour déjouer l’ennui», que Pierre Lapointe lancera cette semaine, implique de remonter deux ans en arrière. Pour sortir d’une période rude, le prolifique auteur-compositeur-interprète se lançait dans trois projets d’enregistrements et un spectacle avec orgue, en espérant retrouver sa foi en l’art et en l’humanité.

L’orchestral La science du cœur, le décapant Les beaux sans cœur et Pour déjouer l’ennui ont été écrits et enregistrés presque en même temps, en l’espace de quelques mois. «J’ai eu l’impression que pour une première fois dans ma vie, je faisais tout ce que j’aimais en même temps, sans réfléchir. Je porte ces trois énergies-là de façon très naturelle à l’intérieur de moi», souligne Pierre Lapointe.

L’amour, la mort, l’art, toujours, comme trois grands axes, traversent ses chansons. «L’humain reste, à mon avis, motivé par deux sensations : celle de la mortalité, qui crée un sentiment d’urgence qui nous propulse et nous fait avancer, et celle du regard des autres, autrement dit l’amour. Pour moi, à part l’amour et la mort, il n’y a pas grand-chose à dire.»

Afin de trouver une façon de renouveler l’exploration de ses thèmes chers, Pierre Lapointe multiplie les collaborations, tant pour l’écriture que pour la composition. Daniel Bélanger, les frères Chiasson (The Seasons, Hubert Lenoir) et Philippe B, entre autres, sont entrés dans le jeu. «J’envoyais un texte à Félix Dyotte et je lui disais qu’il avait 24 heures pour faire une musique avant que je le passe à quelqu’un d’autre. C’était un jeu pour moi. Mais parfois aussi on se rencontrait pour travailler ensemble, explique-t-il. Les collaborations, c’est un peu comme l’amitié, ça prend toutes sortes de formes.»

«J’ai pété les plombs»

À ce moment, comme nous disions plus haut, ça n’allait pas pour Pierre Lapointe, qui revient à mots couverts sur la fin de Stéréo pop et sa sortie contre «Radio-Canada qui n’engage que des A» à Tout le monde en parle. «C’est facile de savoir qu’à un moment donné, j’ai pété les plombs à la télé. Chacun des sacres que j’ai lancés à une certaine émission de télé, c’est un nom que je n’ai pas nommé. Pour la première fois de ma vie, j’étais confronté à des gens qui ne faisaient pas partie de ma constellation et qui sont dans un trip de pouvoir et de contrôle. Pendant cette période-là, l’idéaliste en moi a mangé une claque. Je me suis rattaché aux gens qui ont une volonté de faire avancer les choses et non pas de se craquer l’ego», expose l’artiste.

L’urgence de rassembler des amis et de plonger tête première dans la création telle qu’il l’aime s’est donc fait sentir. Pour déjouer l’ennui est le dernier des projets créés pendant cette période à être présenté au public. À cause de sa tendresse intemporelle, indique Pierre Lapointe. «Pour déjouer l’ennui repose plus sur les rencontres et la douceur et je crois que cette douceur ne se démodera pas. C’est un des rares disques que j’ai écouté pour le plaisir après l’avoir fait. Je ne sais pas s’il est meilleur que les autres, mais il me fait plus de bien.»

La pochette de «Pour déjouer l'ennui»

Le féru d’arts visuels, de mode et de design a l’habitude de placer sa musique dans des écrins soigneusement conçus, et son nouvel opus ne fait pas exception. La pochette et le premier vidéoclip montrent un décor conçu avec le peintre Daniel Langevin, qui s’inspire à la fois de l’esthétique des années 50 et d’un possible futur proche. Lapointe y porte des vêtements dessinés par Laurent Edmond, un designer français, et bouge sur une chorégraphie de Manon Oligny et de Marilyn Daoust. «Je leur ai dit que je voulais être un Fred Astaire ou un Frank Sinatra maladroit. Je voulais aller chercher un côté simple et enfantin», explique-t-il.

Pierre Lapointe sera en spectacle du 17 au 19 février à la salle Octave-Crémazie du Grand théâtre de Québec.

Le combat des droits d’auteur

Pierre Lapointe n’a pas peur de dire le fond de sa pensée et de laisser exploser sa colère lorsqu’une situation l’exige. Il fait partie des signataires d’une lettre ouverte intitulée «Notre musique est menacée à haute vitesse, agissons!» diffusée par l’ADISQ il y a quelques semaines. Dans la foulée de la crise que traverse Groupe Capitales Médias, les auteurs rappellent que l’industrie québécoise de la musique souffre aussi de la non taxation des géants du Web, qui diffuse leurs créations sans leur donner de justes redevances. Ils demandent aux partis politiques fédéraux des engagements sur ce point pendant la campagne électorale (qui tire à sa fin, et pendant laquelle les engagements pris en ce sens s’apparentent à des bruits de criquets…).

«Ça fait 10 à 15 ans que l’industrie de la musique crie qu’il y est déjà trop tard et qu’il faut mettre des règles [pour contrôler Google, Apple, Facebook, Amazon et YouTube]. Là, ce sont les journaux. Mais ça touche aussi les chauffeurs de taxi, les commerçants, l’hôtellerie, les boîtes de pub. Des milliers d’emplois vont tomber. Ça va être le début de l’hécatombe. L’écart entre les riches et les pauvres dont on parle depuis des décennies va prendre une forme absolument dramatique. Plus personnes ne va pouvoir contribuer au régime commun. Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement ne réagit pas», expose Pierre Lapointe.

«Ça fait deux ans que je me renseigne sur la question du droit d’auteur. On ne peut pas avoir ces compagnies-là avec la loi sur le droit d’auteur, parce qu’on a signé des ententes comme quoi on s’engage à ne pas les poursuivre. Le seul chemin qu’on peut prendre est de les obliger à payer des impôts au Canada, alors je veux qu’on martèle le message.»

En plus de se présenter en commission publique pour exposer des chiffres et s’insurger de l’inaction gouvernementale, Pierre Lapointe fait son bout de chemin avec le public en s’assoyant avec lui pour discuter de ces questions à la fin de ses spectacles. Il commence par remercier les gens d’avoir posé un geste politique en achetant un billet de spectacle. À l’animation du Premier Gala de l’ADISQ, il compte glisser une phrase semblable — sans toutefois utiliser cette tribune pour s’exprimer plus avant sur les droits d’auteurs. «Je deviens le représentant de l’ADISQ, ce ne sera pas le bon moment de parler en mon nom», note-t-il.