Les souvenirs de Michel Pagliaro ne sont pas reliés aux chansons. «Je suis pas là, je ne suis pas nostalgique. Mais j’aime jouer mes vieilles tounes. Si je ne les aimais pas, je ne les ferais pas.»

Pagliaro en toute liberté

C’est dans les salles de danse et les sous-sols d’église que la carrière de Michel Pagliaro a pris son envol, au cœur des années 60. «Un soir, à Montréal, ça devait être en 1964, un gars monte sur le stage et me dit: “Toé, tu chantes mal en cr…” Ç’a commencé d’même. J’ai trouvé ça comique. Ça m’a même pas touché, j’étais dans ma bulle.»

Michel Pagliaro roule sa bosse dans le métier depuis plus de 50 ans, loin des modes et des courants, en toute liberté. Le Soleil a passé un moment avec lui à parler de ses débuts fracassants, de cette carrière qu’il a toujours menée sans se soucier du lendemain ni regarder dans le rétroviseur, et d’une retraite qui ne viendra peut-être jamais…

Être dans sa bulle. L’expression illustre à merveille le personnage qu’est Pagliaro, Pag pour les intimes. Depuis le début de sa carrière, l’artiste au franc-parler a toujours mené sa barque comme il l’entend, imperméable à l’opinion des autres et insouciant à l’idée d’exporter son talent pour mener une carrière qui aurait pu s’étendre à l’international, à la lumière de ses étincelants premiers pas dans le métier.

Suffit d’écouter Rainshowers, M’Lady et surtout Lovin’ You Ain’t Easy, chanson de 1971 qui aurait fait un malheur dans le catalogue des Beatles, pour jauger l’étendue de son talent. C’était un an avant son méga succès, J’entends frapper, qui devait le consacrer comme l’un des premiers rockeurs québécois.

«J’ai commencé très jeune dans le métier. Je ne savais pas comment ça marchait. Aller traîner dans les corridors des studios à Los Angeles, c’était pas intéressant pour moi. J’aimais mieux continuer à créer, peu importe l’endroit», lance-t-il en ce petit matin, attablé devant un café.

Alors que d’autres auraient élaboré un plan de match pour la suite des choses, Pagliaro le bohème, lui, a préféré souvent lever les voiles, comme pour ce séjour de six mois sous le soleil de la Jamaïque. Le plan de carrière, très peu pour lui. «On me disait que j’étais fou. Mais quand je revenais, eux autres étaient toujours à la même place, à faire la même affaire.»

Chemise blanche sous veston crème, tignasse poivre et sel tombante sur les épaules, ses éternelles lunettes noires sur le bout du nez qu’il enlèvera le temps de l’entrevue, le musicien de 70 ans au look de preacher débarque avant l’heure fixée. C’est qu’il prend son travail de promotion du Festival Folk Expression très au sérieux, confie le promoteur de l’événement, Richard Samson.

Pagliaro a toujours voulu faire les choses à sa façon, à son rythme. De ce nouvel album promis depuis belle lurette, il se contente de dire qu’il y travaille toujours. «À un moment donné, il y a quelque chose qui va sortir. Je fais ce que je veux avec mes choses.»

Richard Samson profite de l’absence de son vieil ami et collaborateur, sorti à l’extérieur avec le photographe du Soleil, pour en dire davantage. «Tant qu’il n’est pas satisfait, il ne sent pas l’urgence. J’ai entendu ce qu’il a composé et moi, je te sortirais ça tout de suite. Il a un gros fan base au Canada anglais.»

Michel Pagliaro

Projet annulé avec l’OSM

Cette volonté de ne pas s’en laisser imposer se cache derrière la récente annulation de ce spectacle où Pagliaro devait revisiter son répertoire avec l’Orchestre symphonique de Montréal. Selon le communiqué officiel, «la symbiose artistique n’a pas eu lieu». Le principal intéressé, réticent à revenir sur le sujet pour «ne pas causer de problèmes à certaines personnes», avoue que le divorce aura peut-être été finalement une bonne chose.

«Le projet m’a emballé jusqu’à ce que le gars arrive avec des arrangements. Je pense qu’il y aurait pas eu symbiose avec personne. C’est une manière détournée de ne pas porter le chapeau du problème. J’aurais aimé que ça se fasse, mais finalement on a bien fait de ne pas le faire. Ça n’aurait pas été à la hauteur des attentes.»

Aucun regret

Si Pagliaro n’a jamais été carriériste pour deux sous, il cultive encore moins la nostalgie. «C’est sûr que quand j’avais 18-20 ans, c’était quand même assez euphorique. J’ai de bons souvenirs du passé, mais disons que je ne suis pas du tout nostalgique, du genre “Ah! Comme je m’ennuie de ne pas être en 1969”. Pour moi, le “c’était bien mieux avant”, c’est aujourd’hui.»

Et comme dans la chanson d’Édith Piaf, non, rien de rien, il ne regrette rien, surtout pas les coches mal taillées. «J’en ai fait des conneries, j’en fais encore, et je vais peut-être en faire encore des tonnes. Dans une carrière, tu fais pas juste des chefs-d’œuvre. J’ai fait des chansons que j’ai enregistrées une fois pis que j’ai jamais plus jouées de ma vie. Ça arrive à tous les artistes. Tu fais pas des Joconde à chaque fois que tu sors ton pinceau.»

Quand on lui fait remarquer que l’une de ses premières chansons, J’ai marché pour la nation, pouvait être vue sous un angle politique, à l’époque où le Québec cherchait à s’émanciper, le chanteur apporte une tout autre version. Les chansons engagées n’ont jamais été sa tasse de thé. Le projet d’indépendance encore moins.

«Je parlais d’une révolution planétaire, mais pas juste du Québec qui voulait se séparer. Entre toi pis moi, l’indépendance, je trouve ça un peu puéril. On a fait un grand boutte avec la Révolution tranquille, où toute la business se passait en anglais, on a éduqué notre monde. L’indépendance c’est ben beau, mais si t’es pas capable de payer tes dettes...»

Pas de musique

Quand vient le moment d’ouvrir son musée imaginaire, de parler des artistes, écrivains, musiciens qui l’inspirent, Pagliaro finit par s’excuser de son manque d’intérêt. Au plan littéraire, «je lis sporadiquement, mais ça fait longtemps que je ne me suis pas tapé un livre au complet».

En musique alors? «J’ai pas de collection de disques, j’écoute pas de disque. Quand je voyage en auto, j’écoute pas de musique. Le seul gars que je trouve qui a de l’allure, c’est James Brown. J’ai toujours été attaché aux chanteurs noirs, à cause de leur talent, de leur énergie et de leur vérité. Ils chantent pas pour être cute

Un peu de télé, mais pas beaucoup. «J’ai regardé une couple de raccourcis de games de hockey. Ça joue rough...» Et n’allez surtout pas lui parler de shows de variétés. «Je comprends pas trop où on s’en va, on dirait que ça recule. Déguiser des jeunes en tuxedo pour leur faire chanter du Charles Aznavour… Hé! On est en 2020 dans deux minutes, on peut-tu avancer un peu?»

Pour la suite des choses, Pag souhaite continuer à vivre de son art tant et aussi longtemps que son corps tiendra le coup. Dans 10 ans, il se voit encore taper du pied, alliant le geste à la parole. «Je r’garde le monde travailler toute leur vie comme des singes, pis arriver à 65 ans, avoir mal partout et pu avoir d’énergie pour aller nulle part. Moi, j’ai fait l’inverse, j’ai crissé mon camp quand j’en avais envie.»

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Pagliaro a toujours voulu faire les choses à sa façon, à son rythme. De ce nouvel album promis depuis belle lurette, il se contente de dire qu’il y travaille toujours. «À un moment donné, il y a quelque chose qui va sortir. Je fais ce que je veux avec mes choses.»

En spectacle à la Place de la FAO

C’est en spectacle acoustique, avec son ami et guitariste Corey Diabo, le samedi soir 14 juin, à la Place de la FAO, au croisement des rues Saint-Paul, Saint-Pierre et Sault-au-Matelot, que Michel Pagliaro offrira sa prestation dans le cadre du Festival Folk Expression. Une douzaine d’artistes, dont Diane Tell et Boom Desjardins, participent aussi à l’événement qui se déroule toute la fin de semaine. «C’est l’fun de faire des affaires dehors, dans la rue. C’est à échelle humaine, se réjouit Pagliaro. C’est pas comme les shows où le stage est à trois kilomètres et que tu passes ton temps à regarder les écrans géants.» 

Un spectacle de rue se situe dans un tout autre registre, poursuit-il. «C’est un party de quartier où les gens sont juste à côté de toi. En plus, pour un show acoustique, ils ne savent pas à quoi s’attendre.» 

Le Festival Folk Expression se déroule dans le Vieux-Port, le quartier Petit Champlain et à place Royale. Son promoteur, Richard Samson, n’exclut pas de présenter des spectacles à l’Agora, l’an prochain, si le budget de l’organisation le permet.