La suite «8 Haïkus» de Marie Bernard se situe des kilomètres de ce qu’on entend normalement en chant choral. Et la compositrice entend bien continuer dans cette voie, inspirée par les montagnes de Charlevoix. À 68 ans, elle n’a jamais été aussi libre.

Marie Bernard: le pur plaisir de la musique

La compositrice Marie Bernard a rassemblé trois œuvres pour grand chœur sur un disque qui traverse sa vie comme une flèche. «Petite suite québécoise», conçue dans sa vingtaine, «Vaste est la vie», composée avec Michel Rivard pour 2000 choristes au passage de l’an 2000, et «8 Haïkus», des poèmes sonores où les voix vibrent.

La création de cette dernière œuvre, il y a près de neuf ans, concorde avec son grand déménagement de Montréal vers Les Éboulements. Son travail l’a tenue attachée dans la métropole jusqu’à la fin de la cinquantaine. «Lorsque j’ai changé de vie, la nature m’appelait, alors j’ai opté pour les montagnes bleues de Charlevoix, que je regarde au moment où je vous parle», indique-t-elle d’une voix douce et enjouée.

Pendant des décennies, elle a fait de la musique de commande, pour des films, des publicités et des séries télé. «Il y avait des projets d’amour à travers ça, c’est sûr. Travailler avec des Michel Rivard et des Diane Dufresne, ça remplit une vie, raconte la compositrice. Mais j’en faisais trop et je n’avais plus de plaisir avec ça. Je me suis dit que j’allais arrêter de faire de la musique pour gagner ma vie et que j’aimerais en faire juste pour le pur plaisir.»

Petite suite québécoise amalgame des chansons folkloriques et des pièces de Gilles Vigneault, Félix Leclerc, Robert Charlebois. C’est un pot-pourri «de pro», prisé des chorales qui naviguent dans le répertoire populaire. «J’ai toujours eu envie de l’enregistrer selon ce que j’avais dans la tête quand je l’ai arrangé et harmonisé. J’en ai entendu autant de versions qu’il y a de chorales qui l’ont chanté et je voulais qu’il y ait une version de référence», note Mme Bernard. Outre les airs connus, l’intérêt de la partition repose sur le fait que toutes les voix du chœur ont de quoi s’occuper. «Il y a beaucoup d’onomatopées et de petites envolées. Tous les chanteurs ont le sourire lorsqu’ils chantent ça», observe celle qui a souvent joué les faire-valoir des sopranos lorsqu’elle chantait avec les altos.

Plongée existentielle

Lorsqu’un regroupement de chœurs de l’Est du Canada l’invite à faire une suite pour célébrer l’avènement de l’an 2000, Marie Bernard est rendue ailleurs. «J’étais à des lieues de là. J’avais le goût de plonger avec Michel [Rivard] dans quelque chose de plus existentiel, avec des questionnements sur l’humain, sur qui on est», indique-t-elle. La composition contemporaine et exploratoire qu’elle leur présente les désarçonne. La carte blanche exigeait finalement une tangente populaire, que le tandem Bernard-Rivard a réussi à intégrer en ajoutant davantage de mélodies.

Marie Bernard et Michel Rivard, qui ont écrit la partition et le livret de l’oratorio «Vaste est la vie» pour plus de 2000 choristes.

«Il y a encore un défi. Dans le deuxième mouvement, par exemple, il faut bien connaître sa partition parce que toutes les voix s’imbriquent les unes dans les autres et doivent être solides», souligne-t-elle. Le défi est relevé, puisqu’en juin 2000 au Colisée et au centre Bell, le public sort en chantant des extraits de Vaste est la vie, qui terminait le concert.

Cette plongée émotionnelle ne s’est pas faite naturellement au sein du chœur, à l’époque. «Quand les hommes ont commencé à répéter le 3e mouvement, qui commence par une longue mélopée très lente, ils se sont mis à chanter plus vite, ils avaient hâte de sortir de là. Mais je leur ai dit d’en profiter pour plonger à l’intérieur d’eux-mêmes», raconte-t-elle. Au sein du chœur de l’Art Neuf, qui chante sur le disque sous la direction de son fondateur, Pierre Barrette, une tradition veut que ceux dont c’est l’anniversaire se placent au centre d’un cercle et se fassent chanter l’air de leur choix. Ce printemps, pendant les répétitions avant l’enregistrement, ils furent plusieurs à demander qu’on leur chante le 3e mouvement.

La suite 8 Haïkus, pour chœur à quatre voix et trio d’ondes Martenot, l’instrument de prédilection de Marie Bernard, est son œuvre la plus personnelle. Ayant toujours arrimé sa musique aux mots des autres, la compositrice s’est pour la première fois faite autrice. Elle a choisi chaque mot des courts poèmes inspirés de la nature. Pour huit poèmes, il y a eu trois mois de labeur, dont elle a adoré chaque journée.

«Une fois les poèmes écrits, j’ai seulement mis la vibration du poème en musique, sans mettre les mots.» Le résultat est saisissant, vibrant, serein. À des kilomètres de ce qu’on entend normalement en chant choral. Et Marie Bernard entend bien continuer dans cette voie, inspirée par les montagnes bleues. À 68 ans, elle n’a jamais été aussi libre.

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MARIE BERNARD EN QUATRE TEMPS

Je verse des larmes de métal

Marie Bernard a signé les musiques de nombreux films, dont Amoureux fou de Robert Ménard et Nelligan de Robert Favreau, ainsi que de nombreuses émissions, comme la série Le volcan tranquille et l’émission Pop citrouille. L’une des plus connues est certainement Je verse des larmes de métal, interprétée par Normand Brathwaite. «Pour moi, ce n’était pas du travail, souligne-t-elle. On s’amusait dans des influences new wave et de nouvelles musiques. J’ai pastiché toutes sortes de choses dans cette émission-là.»


Un trou dans les nuages

En 1986, Michel Rivard est venu cogner à la porte de Marie Bernard et Paul Pagé, qui travaillaient en tandem, pour leur demander de travailler sur l’album qui allait devenir Un trou dans les nuages. «J’ai eu grand bonheur à aller chez Michel, à me remplir simplement de sa façon de chanter et de bouger ses doigts sur sa guitare, raconte Marie Bernard. Le début de Je voudrais voir la mer est au synthétiseur, mais c’est directement inspiré de la manière dont Michel s’accompagnait.» On peut reconnaître la couleur de la compositrice dans la turlute de la chanson-titre de l’album. «Il y a des moments phares dans ma vie et Un trou dans les nuages en fait partie. J’ai eu un fun noir à faire ça.»

Diane Dufresne et Marie Bernard ont travaillé ensemble sur le disque Détournement majeur.

Détournement majeur

Un autre moment phare pour Marie Bernard fut quand Diane Dufresne l’a appelée en 1991 pour travailler avec elle comme arrangeuse et coréalisatrice de son album. «J’ai pris mon courage pour lui dire que j’aimerais beaucoup composer pour elle. Elle a pris un mois avant de me rappeler et d’oser à son tour.» Alors peu connue comme compositrice de chansons, composant au fil des commandes, elle créé six musiques inédites qui se retrouveront sur Détournement majeur. «Je suis allée lui porter une cassette. Elle a écouté ça, elle est devenue très émue et elle a dit “T’es folle, toi!”», raconte la compositrice, qui a aussi signé l’air de J’t’aime plus que je t’aime sur Effusions en 2007. «Étonnamment, mes musiques lui inspirent les chansons d’amour qu’elle écrit en pensant à son chum. Je suis contente. Ce sont des creusets d’amour.»


Longueurs d’ondes et histoires brèves

Marie Bernard a obtenu le Premier Prix du Conservatoire de musique du Québec en ondes Martenot, un instrument monodique qui produit des sons qui semblent venir de l’au-delà. «J’aurais voulu me servir des ondes Martenot en télé, mais dans un contexte où il faut que la musique supporte, sans prendre le premier rôle, c’était impossible. La sonorité des ondes est tellement puissante, tellement accaparante, que je ne pouvais pas faire ça», souligne-t-elle. Membre de l’Ensemble d’ondes de Montréal depuis les années 80, elle a donc exploré son instrument autrement. Pour Longueurs d’ondes et histoires brèves, un spectacle qu’elle fait avec son amie l’écrivaine Sylvie Massicotte, elle a chanté sur scène pour la première fois avec cet instrument. Elle entend poursuivre cette exploration avec l’ondéa, «l’évolution» des ondes Martenot.