Marie-Nicole Lemieux et Daniel Blumenthal, au piano

«L’invitation au voyage»: étancher sa soif de poésie

CRITIQUE / «Là, tout n’est qu’ordre et beauté/ Luxe, calme et volupté.» Les vers qui terminent le poème «L’invitation au voyage» de Baudelaire résument bien l’heureux sentiment de réconfort allumé par le récital de Marie-Nicole Lemieux, Raymond Cloutier et Daniel Blumenthal. Dans un monde qui manque cruellement de poésie, il y a heureusement des porteurs de flambeaux.

Baignant dans une aura théâtrale assumée, sans applaudissement entre les pièces et sans que le flot des mots et de la musique ne soit interrompu par des entrées et des sorties, le trio a livré un spectacle sobre et délicat, enflammé et espiègle. 

Nous avons eu accès à la poésie de Baudelaire, à des textes connus comme L’Albatros, qui a ouvert le bal, Les hiboux et La mort des amants, mais aussi à des segments plus biographiques, où le comédien Raymond Cloutier, interprétant le poète maudit, évoquait la société parisienne, ses ennuis professionnels, sa soif d’absolu et sa vieille amie la douleur, toujours lancinante. Son «Enivrez-vous!» résonnait comme un appel à vivre étourdi et grisé, les sens en liesse.

Raymond Cloutier a conçu le spectacle.

Marie-Nicole Lemieux chantait des poèmes mis en musique par Chausson, Fauré, Séverac, Charpentier, Debussy et Duparc. Ils ont habillé les poèmes de musiques fiévreuses et exaltées ou au contraire, solennelles et inquiétantes. La contralto leur a donné toutes les couleurs. Chantant tantôt d’une voix caressante et basse, et tantôt en faisant éclater sa voix en extase, avec une force et une liberté vertigineuse. Elle devient, dans ce récital, la poésie incarnée.

Un canapé et une lampe à franges suffisent à évoquer un boudoir pour la belle, cintrée de dentelle noire, alors qu’un bureau et un porte-manteau esquissent de l’autre côté de la scène l’appartement du poète. Le piano, lieu des rencontres et des œillades tendres entre les deux interprètes, trône au centre.

Tenant la barre derrière les deux figures de proue que sont Raymond Cloutier et Marie-Nicole Lemieux, le pianiste allemand Daniel Blumenthal est un capitaine discret et efficace, complètement à l’écoute de ses acolytes. Sur un écran défilait des images, peintures, croquis et pages de livres qui nous offrent des fenêtres sur le Paris du Second Empire et sur le travail d’écrivain de Baudelaire. Raymond Cloutier, qui a conçu le spectacle, a même trouvé le moyen de nous faire voir, en quelques phrases, l’ingéniosité de la construction du poème Harmonie du soir.

Le spectacle est tout en nuances et en équilibre. Il culmine sur une magnifique interprétation de la chanson Le flacon, par Léo Ferré par Marie-Nicole Lemieux, dont la voix sublime — tant pour jeter des mots avec panache que pour briller dans les portions chantées — était appuyée par des regards de feu et de gestes dansants. Sublime moment.

Ce concert du Club musical, vu lundi soir dans un Palais Montcalm qui affichait complet, sera présenté à Rimouski le mercredi 9 octobre puis en tournée au Québec jusqu’au 20.