Le pianiste français Bertrand Chamayou sera de passage à l’Orchestre symphonique de Québec cette semaine.

Les envolées logiques de Bertrand Chamayou

Bertrand Chamayou parle de musique avec un mélange de passion et de logique qui donne l’impression qu’il construit, avec chaque concert, un projet artistique à l’architecture aussi structurée et surprenante qu’une construction de Gaudi. Le pianiste français, qui sera de passage à l’Orchestre symphonique de Québec cette semaine, nous a entretenus de Strauss, d’amitié, de musique contemporaine et de beaux hasards.

Nous avons rejoint Bertrand Chamayou à la fin de sa tournée en Amérique latine avec l’orchestre national de Toulouse, sa ville natale. En remontant vers le nord, il avait rendez-vous avec les orchestres d’Atlanta et de Québec pour la Burlesque de Strauss. Il repartira ensuite avec le chef Fabien Gabel pour un concert à Detroit.

«Nous avons eu l’occasion de jouer ensemble il y a plus d’une dizaine d’années à l’orchestre de Bordeaux, raconte le pianiste. Je me souviens qu’on avait eu, tout de suite, une entente évidente, une confiance musicale immédiate. On avait fait une petite tournée régionale qui a scellé une amitié qui ne s’est pas démentie depuis.»

Nous avons pu l’entendre la saison dernière au Club musical avec la violoncelliste Sol Gabetta, une autre grande amie sur scène comme dans la vie. «Bertrand aborde la musique de manière assez intellectuelle, alors que je suis plus intuitive. Chaque concert est extrêmement différent, rempli d’émotions et de folie, mais aussi extrêmement structuré», avait alors illustré la musicienne. 

Du directeur musical de l’OSQ, Chamayou apprécie la précision extrême, la direction claire et la connaissance solide des partitions. «Je sens une respiration commune quand je joue avec lui. J’ai l’impression qu’on épouse vraiment la même courbe. Quand je lance une phrase musicale, il me répond d’une façon parfaitement logique, ça coule, comme si on parlait vraiment la même langue», indique-t-il.

Les deux hommes ont évoqué, au fil des ans, la même volonté de renouer avec le répertoire français de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. «C’est une période qui suscite une sorte de fantasme. C’est l’époque où les Ballets russes étaient à Paris, où il y avait une convergence entre Ravel, Debussy ou Paul Dukas et le passage à Paris de Stravinsky ou de l’Espagnol Manuel de Falla. Je trouve que c’est une musique très importante et que si on l’aime, il faut la défendre», expose le pianiste, qui est toutefois loin de se limiter à ce répertoire.

Retour au présent

Sa volonté de laisser davantage de place aux compositeurs vivants est d’ailleurs de plus en plus forte. «Quand j’étais enfant, je rêvais d’être compositeur. Ils me fascinaient plus encore que les interprètes», raconte-t-il. Jouer des pièces composées ces cinquante dernières années ne cadre toutefois pas toujours avec la logique de certains programmateurs. «Donc j’ai axé mon répertoire, peut-être par facilité, sur la période romantique, mais aujourd’hui, ça me manque énormément. J’ai commencé à passer pas mal de commandes à des compositeurs, j’essaie de faire des partenariats avec différentes salles motivées par cette idée de raconter des histoires, en intégrant des pièces récentes et plus anciennes.»

Loin de lui l’idée de plaquer une pièce contemporaine en début de programme, avant de passer aux pièces classiques. «Cette manière de faire donne l’impression qu’on remplit un mandat culturel avant de passer au vrai concert. C’est à la limite de la catastrophe, parce qu’on cautionne le fait que c’est un moment à passer, qui risque d’être pénible», se désole le musicien, qui veut plutôt que la musique actuelle soit intimement liée à la logique du programme. 

«La présence de la musique d’aujourd’hui est importante si on veut, à long terme, rajeunir le public. Il faut s’y habituer, qu’elle rentre un peu plus dans les mœurs et que les jeunes générations puissent se reconnaître», plaide-t-il. Il cite en exemple la Philharmonie de Paris, qui remplit sa salle de 2500 places avec des propositions audacieuses, qui amènent «une plus grande mixité générationnelle et même sociale du public.»

Lui-même est en train de monter un spectacle autour de la musique pour piano de John Cage, écrite originellement pour un solo de danse, mais qui n’a pas été présenté comme tel depuis sa création. «Il faut désinhiber le public, faire travailler leur imagination, et je crois qu’il faut les aider avec des concerts qui appellent un certain onirisme», propose le pianiste.

Pièce porte-bonheur

Contemporain et répertoire ne s’opposent pas, pour le musicien, qui veut surtout partager ses interprétations de pièces qui le touchent profondément. C’est le cas de la Burlesque de Strauss, une «pièce porte-bonheur» qu’il a joué pour la première fois avec l’orchestre de Paris en 2010.

«C’était au moment où ce volcan islandais au nom imprononçable avait paralysé le transport aérien», raconte-t-il. Le chef japonais, retenu ailleurs, avait été remplacé in extremis par Michel Tabachni, «un chef à la réputation un peu sulfureuse, qui a eu de gros problèmes avec la justice, qui a été blanchi et qui faisait son retour à l’Orchestre de Paris». Le compositeur Pierre Boulez a assisté au concert, entendu Chamayou jouer cette Burlesque et lui a immédiatement de demandé de faire une tournée avec lui. Le pianiste français devint ainsi le dernier soliste à avoir joué avec l’estimé compositeur et chef d’orchestre.

À mi-chemin entre le poème symphonique et le concerto en un mouvement, Burlesque est une pièce un peu étrange, pleine de rebondissements et d’opulence, qui fascine Chamayou. «Habituellement, on n’a jamais cette impression comme soliste d’être au cœur de l’orchestre. Il y a même un passage où le piano se tait, alors que c’est un point culminant émotionnel de la partition. Le fait d’être à ma place à ce moment-là est d’une très grande jouissance. L’orchestre déploie toutes ses couleurs et toute son énergie. Chaque fois, ça me donne des frissons.»

+

VOUS VOULEZ Y ALLER?

  • Quoi : Bertrand Chamayou joue Strauss
  • Qui: L’orchestre symphonique de Québec, le chef Fabien Gabel et le pianiste Bertrand Chamayou
  • Quand: mercredi 8 novembre à 20h et jeudi 9 novembre à 10h30
  • : Grand théâtre de Québec
  • Programme: Tannhäuser, Ouverture et Bacchanale de Wagner, Burlesque de Strauss et Symphonie nº 8 de Dvorák
  • Billets: 49,95 $ à 83,95 $ pour le mercredi et 40,95 $ à 47, 95 $ pour le jeudi (23 $ pour les 17 à 30 ans et 15 $ pour les 16 ans et moins)
  • Info: osq.org et 1 877 643-8131