Le hip-hop sort de la marge à l'ADISQ

Pour la première fois, l’ADISQ remettra le Félix de la catégorie hip-hop dans son grand gala du dimanche soir, animé par Louis-José Houde. Les artistes hip-hop sont en nomination dans 12 catégories. La soirée sera aussi l’occasion d’une performance d’Alaclair Ensemble. Est-ce à dire que ce genre longtemps confiné à la marge aurait enfin droit aux projecteurs? Le Soleil a fait l’état des lieux avec cinq rappeurs.

Le hip-hop québécois serait-il en train d’obtenir ses lettres de noblesse? Cette année, le genre s’est immiscé dans pas moins de 12 catégories aux deux galas de l’ADISQ et, pour la première fois, le Félix de l’album rap sera décerné lors de la grande remise télévisée de dimanche. Or parallèlement, bien des défis demeurent pour les artistes du milieu, dont celui de percer les ondes radiophoniques. Le Soleil a contacté les vétérans OTMC (Dubmatique) et 2Faces, ainsi que KNLO (Alaclair Ensemble) et Steve Jolin (Anodajay, Disques 7ième Ciel), qui sont en nomination, pour en débattre.

Q Qu’est-ce qui définit le hip-hop québécois?

Steve Jolin : «C’est notre différence, notre culture, notre accent québécois. Ça vient du fait qu’on est un peuple francophone qui peut très bien s’exprimer en anglais aussi, qu’on a puisé dans les influences françaises, mais aussi américaines. Ç’a fait qu’on a créé un son qui est vraiment unique. Au niveau de la qualité de la production, on peut rivaliser avec n’importe quel Français et n’importe quel Américain.»

OTMC : «À la base, ç’a toujours été la sonorité. [...] Aujourd’hui, le son québécois est un peu américanisé, mais [les producteurs] ont été capables de mélanger un son où tu peux rapper en français ou en anglais, sans que tu ne sentes la différence. [...] Aussi, on dit souvent que dans le rap francophone, c’est toujours plus mélodique, parce que la langue française est un peu plus difficile à enjoliver.» 

Q Est-ce que le hip-hop doit encore faire sa place à la radio? Pourquoi on ne l’entend pas davantage?

Steve Jolin : «Les radiodiffuseurs dorment et pas à peu près. Je suis conscient que ce ne sont pas tous les artistes rap qui peuvent se tailler une place dans les radios commerciales. Mais il y en a qui ratissent très large et qui devraient avoir leur place. [...] Ce que je trouve dommage, c’est qu’il y a de gros revenus qui sont reliés aux radios. Et aussi toute une visibilité. Il y a beaucoup de festivals qui se fient au top 40 radio pour faire leur programmation. En partant, on est écartés de ça. Je pense que ça va commencer à changer quand les personnes à la tête de ces grosses compagnies-là vont avoir grandi avec le rap.»

2Faces : «C’est sûr qu’il y a les réseaux sociaux, mais la radio, c’est payant. Ça apporte de nouveaux auditeurs. Et quand tu te mets à faire jouer une chanson, il y en a qui finissent par l’acheter. Il y a l’aspect découverte et l’aspect rayonnement qui est quand même important. Je pense que c’est ce qui manque le plus au-delà de l’ADISQ et d’un petit trophée à 400 $ que tu payes toi-même! [...] C’est étrange quand même que le rap soit un phénomène parallèle, alors que tu as des artistes qui jouent non-stop à la radio, mais qui ont de la misère à vendre des disques et que leurs salles sont vides...»

OTMC : «À ce niveau-là, pour moi, c’est le trou noir, je ne comprends pas. Peut-être que c’est juste une question de choix. Peut-être qu’ils [les décideurs des stations] n’ont pas fait le choix que d’autres auraient fait et peut-être que les artistes en ont subi les conséquences. Mais je pense que peut-être que c’est pour changer. Parce que si le but est de promouvoir la chanson francophone au Québec, le rap est en avant. Le rap prend de la place à l’ADISQ, prend de la place chez les jeunes, est de plus en plus écouté.»

KNLO : «Dans une ville comme Montréal, c’est un énorme retard qu’il n’y ait pas l’équivalent d’une radio commerciale de hip-hop ou de musique urbaine gérée par des instances locales. Clairement, je pense qu’il ne faut pas attendre de sauter dans les radios existantes, qui ont déjà une vision. Il y aurait totalement de la place pour une diffusion 24 heures sur 24 de hip-hop. Il y a déjà des gens qui essaient et je leur lève mon chapeau.»


Les radiodiffuseurs dorment et pas à peu près. Je suis conscient que ce ne sont pas tous les artistes rap qui peuvent se tailler une place dans les radios commerciales. Mais il y en a qui ratissent très large et qui devraient avoir leur place.
Steve Jolin

Q Pourquoi n’y a-t-il pas plus de filles dans le rap québécois?

2Faces : «La proportion ne doit pas être différente qu’ailleurs. Aux États-Unis, on peut en nommer 3 ou 4, mais il y a 2 millions de rappeurs. C’est un truc assez compétitif. Si c’était un sport, ce serait de la boxe, et il n’y a pas tant de femmes que ça dans la boxe. C’est la nature des choses et ce n’est pas la fin du monde. Il y a moins de gars en ballet!...»

KNLO : «C’est une question assez complexe. J’ai l’impression que dans les codes, c’est peut-être a priori un défi plus grand pour une femme de rapper parce que depuis le début, il y a plus d’hommes qui rappent, donc il y a moins de références féminines. Sinon, il y a aussi l’influence des labels américains qui fait aussi son effet globalement sur le hip-hop et qui est très sexiste. C’est peut-être culturel… Il y a une rudesse qui est inhérente au rap qui colle peut-être moins aux femmes.»

OTMC : «C’est un milieu percé par les gars, mais beaucoup de filles sont là. En 2000, tu avais les B-Boys et les Fly Girls. [...] Quand il y a une fille qui s’investit plus, elle est remarquée, comme Queen Latifah, par exemple. Des filles dans la musique, dans le hip-hop, il y en a. Au Québec, c’est sûr que vient un temps où dans le mouvement, elles doivent être mises de l’avant et prendre leur place. C’est une question de hasard, peut-être, mais pour ce que j’ai vu, quand une fille montait sur scène, elle avait toute l’attention.» 

Steve Jolin : «Ç’a toujours été un milieu où il y a eu beaucoup plus d’hommes que de femmes. Le rap, c’est quand même une musique de contestation, de prise de position. C’est un milieu où l’esprit de compétition est très fort. Peut-être que les gars sont généralement plus baveux un peu que les femmes. Ça n’empêche pas que certaines femmes réussissent à tirer leur épingle du jeu et qu’elles le font super bien.»

Q Le hip-hop au Québec a atteint son sommet ou il est encore appelé à se développer?

2Faces : «Je pense que tout est cyclique. À moment donné, il y aura peut-être un nouvel essoufflement et un nouveau renouvellement, mais pour l’instant il y a de bonnes choses qui se font et ça s’adonne qu’il y a beaucoup de ces choses-là qui ont un attrait mainstream et qui sont plus accessibles que certains d’autres types de genres.»

KNLO : «Il commence à y avoir une prise de conscience. Je pense qu’à un moment donné, il faut laisser aller. On a passé beaucoup de temps à essayer de créer une signature québécoise. C’est le temps maintenant de créer des identités singulières à l’intérieur de cette réalité québécoise-là. […] J’avoue que je suis très à l’affût des jeunes. Le rap québécois attend encore son Messie. Je ne pense pas qu’on ait trouvé l’emblème d’une génération. Rendu là, ça ne peut pas tant être nous. Je continue à faire de la musique, je vais toujours en faire. Mais quand tu regardes l’essence du hip-hop, par définition, hip, c’est le fashion, c’est d’être cool. Et hop, c’est le mouvement. Normalement, les représentants de cette culture-là, ce sont les jeunes.»

OTMC : «Ça devrait continuer, je pense. Pour certains artistes, il y a 10 ans, le seul moyen de sortir de l’underground était d’être diffusé à MusiquePlus [...] alors qu’aujourd’hui les jeunes peuvent continuer à diffuser leur musique sur Internet, dans Facebook. Ils vont toujours pouvoir créer quelque chose de nouveau et garder l’attention du public. Il y a certains festivals comme les Francofolies qui ont compris que même si les gens n’écoutent plus la musique de la même manière, ils vont se déplacer pour aller voir les artistes.» 

Steve Jolin : «Je pense que ça va continuer à monter, justement parce que les portes commencent à s’ouvrir. Tous les artistes qui sont très forts en ce moment — Koriass, Dead Obies, Loud, Rymz, Alaclair Ensemble, Manu Militari, Souldia — ont beaucoup de fans. Et ces fans-là, ça produit des rappeurs. Il y en a d’autres qui vont être influencés par eux, comme eux ont été influencés par les Sans Pression, Muzion ou le 83.»

LES ACTEURS

KNLO: Akena Okoko est membre du collectif Alaclair Ensemble, qui a récolté six nominations au gala de l’ADISQ (le groupe a deux trophées en poches après les remises de prix de jeudi). En solo, son album Long jeu lui vaut deux nominations.
Steve Jolin: Sous le nom d’Anodajay, il a lancé trois albums hip-hop. Il a fondé en 2003 l’étiquette 7ième Ciel, qui compte dans ses rangs des artistes comme Koriass, Alaclair Ensemble et Manu Militari. Les différents projets de la compagnie se sont attirés 14 nominations à l’ADISQ cette année.
OTMC: Ousmane Traoré est membre de Dubmatique. Le  groupe, qui a déjà vendu 125 000 copies de l’album La force de comprendre, s’est reformé cette année pour célébrer ses 20 ans.
2Faces: Francis Belleau a fait partie de La Constellation, du 83, en plus de publier des albums solo de 1999 à 2010. Il continue de faire des collaborations dans le milieu.

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SOULDIA, LE MOUTON NOIR DE L'INDUSTRIE

Le rappeur de Québec Souldia voulait être impeccable pour la séance photo. Il a alors convié Le Soleil à le rejoindre chez le barbier. Ben, du salon L’Atelier, était à l’œuvre alors que se déroulait près de la moitié de l’entrevue.

«Je suis loin du rap keb», lance Souldia dans l’un des textes d’Ad vitam aeternam, son cinquième album solo. Nul doute que celui qui se décrit comme le mouton noir de l’industrie a développé sa carrière en marge des grands circuits, ce qui ne l’empêche pas de figurer parmi les meilleures ventes dans la province.

Souldia, alias Kevin Saint-Laurent, nous donne rendez-vous au salon de barbier L’Atelier. Le rappeur voulait être impeccable pour le shooting photo — on fait bien les choses ou on ne les fait pas. La moitié de l’entrevue s’est donc déroulée tandis que Ben le barbier (Benhassoune Chokry) était à l’œuvre.

L’artiste de Québec, qui a aujourd’hui 32 ans, chante le milieu qu’il a toujours connu, soit celui de la rue. Et de toute évidence, il vise juste : il a écoulé pas moins de 60 000 copies en carrière et a hissé son album Sacrifice au sommet des palmarès, en 2016. La semaine dernière, il rééditait presque l’exploit avec Ad vitam aeternam, qui s’est retrouvé en deuxième position.

«On m’a dit souvent dans ma vie, “si tu ne changes pas ton vocabulaire, ton discours, tu ne réussiras jamais à atteindre tes buts parce qu’à un moment donné, tu arrives à un niveau où les portes se ferment, c’est trop obscur, ça ne fonctionne pas”. Mais je n’ai jamais eu besoin de faire ça.»

Au début de sa carrière, Souldia cherchait les projecteurs ou l’attention médiatique, or il a peu à peu compris qu’il pouvait s’en passer. Et même si sa compagnie de disques lui offre, il ne pose pas sa candidature à l’ADISQ pour ses albums ou même pour des vidéoclips soignés, tel Mordor 2.0.

«Avant, je courais après ça, je me disais j’ai besoin d’entrer dans ça, mais je pense qu’avec les années, ma trajectoire s’est faite toute seule et maintenant, j’en suis à un niveau où je suis mon propre média. C’est sûr que je pense que l’ADISQ t’apporte un côté médiatique, que ce soit en gagnant un Félix ou whatever, après les médias peuvent vouloir te parler et ça peut ouvrir d’autres portes. Mais ma musique est un peu en marge de la société elle-même, donc maintenant, ça ne me dérange pas de ne pas être dans ce cercle-là.»

La deuxième vie

En 2009, on n’aurait pas donné cher de la carrière de Souldia. Alors que la police traquait les gangs de rue, son collectif hip-hop, le 187, avait été identifié comme l’un de ces gangs. Le rappeur, pour sa part, avait été arrêté avec une arme chargée dans son véhicule. Conséquence? Une sentence de 36 mois — il avait d’ailleurs dénoncé la sévérité de sa peine dans les pages du Soleil, plaidant que son collectif n’était pas un gang de rue, qu’il n’avait pas de casier judiciaire et qu’il s’était procuré une arme uniquement pour se défendre à la suite de menaces de mort. 

Souldia aura finalement passé 28 mois derrière les barreaux. Pas les plus reposants : il confie y être mort. Pour mieux ressusciter...

«J’ai eu deux nouvelles accusations pendant que j’étais au centre de détention, à cause d’une émeute, où je suis même décédé, raconte-t-il. J’ai été réanimé, électrochocs, tout ça. Il y avait eu un feu et j’ai eu un arrêt cardiorespiratoire à cause de la fumée. Tout le monde a été évacué, mais ils se sont rendu compte que je manquais à l’appel. Un gardien a risqué son travail pour venir me chercher, parce qu’il n’avait pas le droit de revenir à l’unité à cause de la fumée. C’était l’histoire de deux secondes. J’ai eu des accusations de méfait, comme je pense une autre dizaine de détenus à cause de cette émeute-là.»


J’ai eu deux nouvelles accusations pendant que j’étais au centre de détention, à cause d’une émeute, où je suis même décédé
Souldia

Souldia traite de son séjour à l’ombre dans Le trou, l’une des pièces-clé d’Ad vitam aeternam. À ce jour, il n’avait jamais réussi à mettre des mots sur son expérience. Ce n’est pas faute d’avoir essayé, toutefois. Depuis qu’il a recouvré la liberté, en 2011, il s’est concentré à sa carrière de manière soutenue : cinq enregistrements solos sont parus. Ce, sans compter ses maintes collaborations, notamment avec Saye et Rymz. 

Indépendance

Depuis deux ans, les affaires de Souldia roulent si bien qu’il peut vivre entièrement de sa musique. Avant de mettre Ad vitam aeternam sur le marché, il a lancé cinq vidéoclips dans sa chaîne YouTube, cumulant plus d’un million de vues. Il faut dire qu’avec le temps, il a trouvé les collaborateurs et les moyens de fonctionner avec le plus d’efficacité possible.

«J’ai mes gars de studio, mes équipes de tournage, mes techniciens de son en show, ça va aussi loin de ça! J’ai mes gars d’infographie, mes gars de photo, ce sont les mêmes qui me suivent après toutes ces années-là. Je pense même un jour ouvrir mon propre studio de tournage, pour du cinéma.»

Souldia essaye différentes choses musicalement, chantant des lignes, insérant des touches latines ou utilisant l’auto-tune. Comme il a désormais un garçon de cinq mois, Milan, il s’est aussi permis de lui signer une chanson. Il ne cache pas que son fiston lui a donné un second souffle. Peut-être est-ce pourquoi son nouvel album a pris forme plus rapidement qu’il ne l’aurait cru : quand il a commencé à orchestrer sa tournée conjointe avec Manu Militari, qui l’amènera à Québec en janvier 2018, il n’avait pas de nouveau matériel en vue. C’est désormais le cas. Ça tombe bien, car la réponse du public pour ce qui a été baptisé le Tomahawk Tour est bonne : il s’attend à une supplémentaire à Québec.

Souldia est solidement ancré dans la scène rap. Son défi est désormais de durer avec cette musique qu’on associe souvent à un jeune public. 

«Tous les jours, j’apprends de nouvelles stratégies, de nouvelles façons de travailler, admet-il. Le travail change à cause de l’Internet, du numérique. Je suis bien préparé à ça. [...] On dirait que la vieille génération, qui est ma génération, m’a suivi en même temps que la nouvelle. Donc, je vois des gens de 42 ans dans mes spectacles, d’autres de 13-14 ans. Je me demande elle est où, la limite...»  Nicolas Houle

Souldia sera à La source de la Martinière avec Manu Militari, à l’occasion du Tomahawk Tour, le 19 janvier.