Les admirateurs venus pleurer près de la maison du défunt chanteur et acteur.

La France pleure le «Elvis français»

PARIS — La France était sous le choc hier après la mort à 74 ans du chanteur Johnny Hallyday, véritable monument national souvent surnommé le «French Elvis» qui a accompagné des générations de Français.

«Johnny Hallyday est parti», a annoncé sa femme Laeticia dans un communiqué à l’AFP tôt mercredi matin, heure de Paris. «Jusqu’au dernier instant, il a tenu tête à cette maladie (le cancer) qui le rongeait depuis des mois», poursuit-elle.

Le président français Emmanuel Macron a été le premier à réagir. «On a tous en nous quelque chose de Johnny Hallyday», a-t-il assuré, en référence à l’une de ses chansons les plus connues : On a tous en nous quelque chose de Tennessee.

Preuve de l’émotion suscitée, le palais présidentiel «consulte» la famille sur la possibilité d’un hommage national, a-t-il indiqué.

Car tous les Français, ou peu s’en faut, fans ou pas, connaissent Johnny Hallyday.

«Tout le monde aimait Johnny au moins un peu. Moi, je l’aimais bien. Pour mes parents, c’est leur jeunesse. [...] Il n’y a pas d’autre icône comme Johnny en France», a déclaré Georges Fratello, un barman de 37 ans, rencontré dans les rues de Paris.

Le «plus Belge des Français», comme il a été souvent surnommé, Johnny Hallyday était au civil Jean-Philippe Smet, du nom de son père, Belge, qui l’avait abandonné après sa naissance en France. Johnny avait tenté en vain d’acquérir la nationalité belge avant de finalement renoncer, il y a dix ans.

Allumer le feu, Les portes du pénitencier, Gabrielle, Marie... Ces chansons ont résonné aux oreilles de tous les Français.

«Au niveau de la tour Eiffel»

«Il fait partie du patrimoine français», tranche Patrice Durand, 50 ans, interrogé dans les rues de Paris. «Je n’ai jamais acheté d’album, mais j’ai grandi avec lui», témoigne Silvie Rahmouni, 64 ans. «C’est un symbole de la France».

Légende vivante, chanteur -quasi officiel qui a pu donner de la voix pour soutenir des hommes politiques de droite, qui a chanté l’hymne, il fait partie de l’histoire de France, de sa psyché.

Les Français ont ainsi souvent l’impression d’avoir perdu un membre de leur «famille», comme le souligne Grégory Lebas, un fan de 33 ans venu rejoindre la cohorte d’admirateurs en deuil devant le domicile du chanteur à Marnes-la-Coquette, une banlieue huppée de Paris.


Tout le monde aimait Johnny au moins un peu. Moi, je l’aimais bien. Pour mes parents, c’est leur jeunesse. [...] Il n’y a pas d’autre icône comme Johnny en France
Georges Fratello, un barman de 37 ans, rencontré dans les rues de Paris

T-shirt de Johnny Hallyday sur le dos, José Albine ose la comparaison, la voix brisée par l’émotion : «Je le mets au niveau de la tour Eiffel».

«La dernière idole de la France s’en va», écrit le quotidien Le Figaro. «Mort d’un monstre sacré», titrent Les Échos. «Johnny Hallyday, de l’idole yéyé à l’icône nationale», renchérit Le Monde.

«Même s’il était peu connu en dehors de la France, M. Hallyday a vendu plus de 100 millions d’albums», explique le New York Times, dans un long article sur le «Elvis Presley de la France». «El Elvis francés», titre de son côté le quotidien espagnol El Pais.

Le chanteur n’a pas seulement été «l’idole des jeunes», titre d’une de ses chansons les plus célèbres. Il a traversé les générations depuis la fin des années 50, où son rock’n’roll «made in France» suscitait les mêmes scènes d’hystérie que les Beatles, groupe apparu après lui, jusqu’à la variété plus «mainstream» dans les années 80, pour revenir ces dernières années aux sources du blues et du rock.

Les fleurs apportées par les fans à l’extérieur de la maison de Johnny Hallyday à Marnes-la-Coquette, près de Paris.

Excès et amours

Johnny avait annoncé début mars être atteint d’un cancer des poumons dont il savait déjà qu’il était métastasé. Détecté en novembre 2016, le cancer aura terrassé en un an celui surnommé «Robocop» par son ami Eddy Mitchell, resté l’un de ses comparses dès le mouvement «yéyé».

Le rocker avait en effet déjà tutoyé la mort, lors de sa tentative de suicide en 1966 puis lorsqu’il plongea plusieurs jours dans le coma en 2009 en raison de complications consécutives à une opération.

Johnny Hallyday s’est battu jusqu’au bout. En montant sur scène, en juin et juillet, avec ses copains Jacques Dutronc et Eddy Mitchell, pour la tournée des «Vieilles Canailles». Pour «rester vivant», comme s’intitulait sa dernière tournée (2015-2016), cette «bête de scène» a rempli en 57 ans de carrière tous les plus grands lieux. Il travaillait aussi à un nouvel album.

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JOHNNY HALLYDAY ET LA «DESTROYANCE»

Johnny Hallyday, en avril 1986, en spectacle au Zenith avec Michel Berger

PARIS — Malgré une image assagie depuis son mariage avec Laeticia, le chanteur français Johnny Hallyday a longtemps flirté avec la drogue et l’alcool, une «destroyance» que lui et ses proches évoquaient régulièrement.

Johnny Hallyday, décédé dans la nuit de mardi à mercredi, «a besoin de ces descentes aux enfers. Ce n’est pas évident pour moi, quand on a des enfants [...]. De le voir se détruire, c’est douloureux», confiait ainsi Laeticia.

Dans une interview-choc publiée dans Le Monde en 1998, Johnny Hallyday parlait ouvertement de ce qu’il appelait sa «vie de destroyance».

Grand fumeur, il confessait avoir consommé de l’opium et du hachisch et pris de la cocaïne. «J’en ai pris longtemps en tombant de mon lit le matin. Maintenant, c’est fini. J’en prends pour travailler, pour relancer la machine, pour tenir le coup», disait-il, confiant avoir dû prendre «beaucoup de cocaïne» pour accoucher des paroles de La musique que j’aime.

«Il faut que j’aille mal pour savoir que je pourrais aller bien. J’ai besoin d’être au fond du trou pour remonter. Je sens le danger», expliquait-il.

Johnny Hallyday était depuis toujours taraudé par la peur de la mort, de la maladie et, surtout, de la solitude.

Phénomène médiatique depuis l’âge de 17 ans, après une enfance difficile, il confiait souvent être pris d’angoisse quand il se retrouvait seul dans sa chambre d’hôtel après ses concerts. Insomniaque, il a longtemps entraîné ses amis dans d’interminables et alcoolisées virées nocturnes.

Ces dernières années, il assurait avoir assaini son mode de vie, mais passait encore de longues nuits à regarder des classiques américains dans les salles de projection installées dans ses villas de Marnes-la-Coquette, près de Paris, Saint-Barthélémy, dans les Antilles françaises, ou Los Angeles.

Cette «vie de destroyance» l’a souvent conduit au bord du gouffre. En 1966, en pleine dépression nerveuse, il a tenté de se suicider. Un an plus tard, il était victime d’un accident de voiture dans le sud de la France — premier d’une longue liste —, alors qu’il roulait à 200 km/h. Et en 1985, il s’écroulait sur scène, terrassé par une syncope.

Après avoir frôlé la mort en 2009 en raison de complications consécutives à une opération du dos, Johnny avait avoué avoir traversé une phase de «dépression terrible», de «violentes angoisses qu’(il) n’arrivait à évacuer que par une hyper-agressivité».

Contre toute attente, le rockeur avait réussi à surmonter ses ennuis de santé et à reprendre ses tournées marathon. «La première fois que je suis mort, je n’ai pas aimé ça, alors je suis revenu», confiait-il en 2013.