La Force est née du désir d’Ariel Engle de prendre ses distances avec le duo AroarA qu’elle forme avec son mari Andrew Whiteman.

La Force: oser en solo

Dans les dernières années, Ariel Engle a fait entendre sa voix au sein du collectif Broken Social Scene et du projet AroarA, duo qu’elle a fondé avec son mari, Andrew Whiteman. Mais elle n’avait jamais saisi l’occasion de s’exprimer musicalement en solo. Sous l’appellation La Force, voilà que la Montréalaise ose enfin. Et à l’entendre, ça lui fait le plus grand bien.

«Je pense que j’avais vraiment besoin de faire un projet solo. Mais je n’étais pas prête à l’assumer avant. C’est peut-être un peu pourquoi j’ai nommé mon projet La Force. J’ai vraiment dû trouver la force de me donner la permission, sans avoir à chercher l’approbation des hommes autour de moi. Parce qu’il y a surtout des hommes autour de moi. En musique, c’est souvent comme ça que ça marche...» laisse tomber l’auteure-compositrice-interprète, qui a voulu prendre sa place en dévoilant un univers musical personnel déployé dans une trame électro-pop.

Ça se traduit donc dans le nom qu’a choisi cette artiste bilingue, mais qui crée en anglais: «En français, les mots ont un genre. J’adore que “force” soit féminin», confie Engle, ajoutant avoir été inspirée par la carte 11 du jeu de tarot, sur laquelle on peut voir une femme au visage calme tenir à deux mains la gueule d’un lion.

Ça se voit aussi dans le visuel de sa pochette, une photo en contre-plongée qui lui donne un air aussi impérial que colossal. «Je voulais évoquer la femme géante. On vit dans un monde où il y a de gros abus de pouvoir. Ce n’est pas une signification figée, mais je voulais l’évoquer», confirme-t-elle.

De deux à une
Le premier album de La Force devait à l’origine être le deuxième du duo AroarA, alors qu’Ariel Engle et son conjoint et collègue musicien (il est aussi membre de Broken Social Scene) Andrew Whiteman s’étaient mis à l’ouvrage pour donner suite à In the Pines, paru il y a cinq ans.

«À mi-chemin, on s’est rendu compte qu’on ne s’amusait pas vraiment, raconte Engle. On est un couple qui s’entend bien, mais lorsqu’on allait tenter d’écrire et de composer des chansons ensemble, on se retrouvait en grosse chicane. On a décidé qu’avec un enfant et un autre groupe en commun, peut-être qu’il fallait se donner un peu d’air.»

Avec le recul, Ariel Engle a compris que ces tensions sont venues du fait qu’elle était mûre pour se lancer en solo. Parce que créer en duo ou en collectif, c’est bien, mais ça comprend toujours une part de compromis. «Ce qu’il ressentait et ce que je ne voulais pas avouer, c’est que j’avais vraiment la main très serrée autour du projet. Je ne lui donnais pas son 50% d’avis», observe la chanteuse, qui en avait effectivement long à dire, elle qui a vécu en peu de temps la naissance d’un premier enfant et la perte d’un parent.

De là est né un sentiment d’urgence, ajoute-t-elle : «Avec le décès de mon papa et la naissance de ma fille, je me suis retrouvée à un moment de ma vie où je me suis dit: “qu’est-ce que j’attends?” La vie n’est pas une pratique. Et surtout que je n’ai aucune croyance [religieuse]. Donc pour moi, la vie, c’est juste ça, maintenant. Après, c’est la fin.»

Ces montagnes russes d’émotions ont bien sûr teinté la création des chansons. Mais l’auteure-compositrice-interprète a aussi exploité d’autres réflexions. Si elle ne se décrit pas comme une artiste engagée, Engle s’offre un mélodique coup de gueule inspiré par la crise des migrants.

«Quand on voit ce qui se déroule dans le monde, tous ces gens qui essaient de trouver un endroit où vivre et ces autres personnes qui disent: “non, vous ne pouvez pas entrer...” Comme si ça leur appartenait! Pour moi, c’est incroyable. Avec les changements climatiques, ça va arriver de plus en plus. Nous n’aurons pas le choix de nous rassembler et de trouver une solution», estime-t-elle.

Ariel Engle a aussi trempé sa plume dans un côté «verre à moitié vide» assumé pour signer Lucky One, inspirée par la «loterie de la vie» selon laquelle on peut gagner gros un jour et tout perdre le lendemain. «On veut tellement tout contrôler, explique-t-elle. Mais on n’a aucune idée de ce qui peut nous tomber sur la tête. Quelqu’un qu’on aime peut mourir. On peut avoir un enfant et ne pas être la mère qu’on s’attendait à être. Quand j’ai écrit Lucky One, je vivais un moment de perfection totale. J’avais mon mari et mon mariage était parfait. J’avais mon bébé et elle était parfaite. J’avais un bel appartement, mes parents étaient en vie, tout allait bien! Tout allait tellement bien que je pouvais juste descendre. Ça, c’est mon côté super pessimiste.»

Dans ses valises
Écouter Ariel Engle détailler ses origines familiales donne presque le tournis: elle est née d’une mère américaine ayant grandi en France et d’un père né en Israël qui a poussé en Nouvelle-Zélande. Des parents qui avaient la fibre voyageuse — «Ils n’aimaient pas le dire, mais ils étaient des granos hippies!» rigole-t-elle — dont elle a hérité, elle qui vit beaucoup dans ses valises.

Lors de notre entrevue, Engle revenait d’un séjour en Europe, où La Force assurait la première partie des spectacles de Feist, et s’apprêtait le lendemain à retourner vers Toronto pour renouer avec Broken Social Scene. «Je ne m’attendais pas à ce que les deux projets soient actifs en même temps, note-t-elle. Broken Social Scene, on a presque fini. Je vais faire un bout avec La Force. L’année prochaine, je vais faire les deux encore...»

D’ici là, La Force fera escale samedi au Boquébière de Sherbrooke et dimanche à L’Anti de Québec avant de prendre la route des États-Unis… Puis de s’envoler de nouveau vers l’Europe, avec Patrick Watson, cette fois.

VOUS VOULEZ Y ALLER?

• Qui: La Force (avec Murray A. Lightburn de The Dears)

• Quand: 23 septembre à 20h

• Où: L’Anti

• Billets: 18,48 $

• Info.: lanti.ca