S’il restait passablement dans les mêmes teintes, voire demi-teintes, Jean-Michel Blais savait néanmoins varier les plaisirs et soutenir l’attention des spectateurs enthousiastes.

La délicate conquête de Jean-Michel Blais

CRITIQUE / Il y a deux ans, Jean-Michel Blais jouait du piano à La Scala, animant les lieux pour les clients. Jeudi, c’est lui qui prenait un repas dans le resto du boulevard René-Lévesque avant de monter sur les planches de la salle Octave-Crémazie, où un public enthousiaste l’attendait.

L’anecdote, partagée par l’artiste entre deux interprétations, illustre bien l’impressionnante ascension qu’il a connue depuis la parution de l’album Il, au printemps 2016. L’enregistrement, faut-il le rappeler, lui a valu une reconnaissance au Québec comme à l’étranger. Blais avait d’ailleurs droit à une salle aussi remplie qu’attentive. 

Le musicien a d’abord pris une quinzaine de secondes pour se concentrer avant de faire danser ses doigts sur le clavier du Steinway du Grand Théâtre, sa main gauche créant une espèce de mouvement perpétuel. S’amusant longuement à improviser, Blais a mis ses spectateurs à la fois à contribution et à l’épreuve en ouverture : on entendait les sièges se plaindre de leurs occupants, les manteaux d’hiver frotter, les respirations sifflantes, les toussotements, voire les craquements des bouteilles d’eau en plastique. Même le tintement d’une notification provenant d’un téléphone est arrivée pile au bon moment dans la pièce...

«Y vas-tu finir que je puisse tousser?» s’est gentiment moqué Blais, évoquant ce qui pouvait se passer dans la tête de ceux qui retenaient leur souffle. Or les amateurs qui ont déjà entendu son album Il le savent : Blais aime incorporer les sons ambiants et ceux de la salle étaient bienvenus pour ce musicien qui, comme Chilly Gonzales, aime démocratiser le piano et s’inscrit dans la lignée néo-classique.

Atmosphère décontractée

C’est donc dans une atmosphère décontractée qu’on a passé la soirée, ce qui n’empêchait pas Blais de travailler fortement avec les pédales et la caisse de résonance de son piano, à renfort de points d’orgue. D’y aller de nombreux passages mélancoliques et de délicatesse, aussi. 

S’il restait passablement dans les mêmes teintes, voire demi-teintes, il savait néanmoins varier les plaisirs et soutenir l’attention : ici l’air syncopé de Budapest, là un vigoureux crescendo, plus loin des cordes pincées ou alors étouffées avec efficacité, notamment durant Dans ma main, une nouvelle pièce inspirée d’un poème de Saint-Denys Garneau. Car oui, du matériel inédit était au programme. Blais mijote un nouvel album et il n’a pas hésité à défendre certains morceaux qu’il avait encore peu étrennés en public.

Ne sortant de sa bulle qu’à l’occasion de brèves interventions — à la fois rigolotes et offrant un éclairage partiel sur la genèse de ses créations — Blais est arrivé au terme de son spectacle en évitant, fidèle à son habitude, le cérémonial du rappel. À ce stade, il avait déjà aisément gagné la foule avec ce matériel qui pouvait évoquer tour à tour Yann Tiersen, Satie ou Rachmaninov. Il a achevé de la mettre dans sa poche d’en arrière avec deux dernières livraisons, dont l’une où Radiohead et Chopin se croisaient. 

Un concert réussi, donc, qui rappelle la profondeur propre au roi des instruments et qui a certainement très bien mis la table pour le prochain album de Jean-Michel Blais, dont la sortie est prévue en 2018.