Heythem Tlili, alias King Abid, s’est découvert très jeune un talent «pour inventer des mots», dans sa Tunisie natale.

King Abid : Au nom du roi

Si son nom d’artiste renvoie à la royauté, ne cherchez aucun lien entre Heythem Tlili et les têtes couronnées occidentales. Inspiré d’un «délire de jeunesse rasta», King Abid signifie plutôt «Roi esclave», un oxymore qui plaît bien au chanteur d’origine tunisienne, tombé amoureux fou de Québec il y a 16 ans.

«Puisque je viens d’Afrique, je suis un peu esclave parce qu’il a fallu que je galère pour traverser la grande muraille jusqu’ici», explique le sympathique musicien de 38 ans, rencontré dans un café de la rue Saint-Joseph, par un petit matin pluvieux. C’est ici, dans le quartier Saint-Roch, qu’il a étudié en design graphique, à la Fabrique de la rue Dorchester, et qu’il demeure pour vivre à temps plein de son art.

Sur son second album, encore tout chaud, Emerikia, figure d’ailleurs un hommage à sa ville d’adoption, Bienvenue à Qc, où il se plaît, comme sur les autres pièces, à marier les sonorités jamaïcaines et afros, sur fond de world beat électronique. Un mélange vaporeux décliné en arabe tunisien, en français et en anglais, qui lui permet de se distinguer sur la très encombrée scène musicale.

«Je me sens bien à Québec. On m’a accueilli comme un roi. Tous mes amis québécois sont des amours. J’ai juste connu le bien ici. Mon parcours musical, c’est à Québec que je l’ai vécu», indique celui qui a commencé à s’intéresser au rap et au break dance vers l’âge de 10 ans.

Qu’il se soit installé dans la capitale relève presque du destin, s’il en existe un. Après avoir posé sa candidature en design graphique dans plusieurs universités montréalaises, il lui restait un timbre et un dossier, d’où l’idée de tenter sa chance à l’Université Laval. «Finalement, c’est la seule qui m’a accepté...»

Sacré Révélation Radio-Canada en musique du monde en 2017, King Abid a patiemment creusé son sillon, croisant la route des gars d’Accrophone, de Bob Bouchard (coréalisateur d’Emerikia) et de Karim Ouellet, devenus des amis et collaborateurs. Ses talents de DJ lui ont aussi donné l’opportunité d’animer pendant huit ans une émission dancehall reggae à la radio universitaire CHYZ.

Fort d’un premier album en 2016, le musicien réussit à se tailler une place sur quelques grandes scènes du Festival d’été (où il sera encore en juillet), d’Osheaga, des Francofolies et du Festival international de la chanson de Granby.

«Du gros baratin»

Né de parents professeurs de l’École des beaux-arts de Tunis (sa mère est aujourd’hui députée), King Abid a une bonne tête sur les épaules. Son exil au Québec lui a enseigné l’importance des responsabilités. En France, où il a pensé s’établir un moment, sa vie aurait pu déraper, croit-il. «On peut s’égarer vite à niaiser avec les amis.»

À titre d’immigrant parfaitement intégré à la société québécoise, King Abid voit d’un mauvais œil le projet de loi sur la laïcité qui polarise le débat public. À son avis, le gouvernement est dans le champ. «Franchement, c’est du gros baratin, on niaise le monde. C’est une aberration pour l’intelligence. On nous prend pour des cons.»

«La madame voilée qui travaille [dans une école], qu’est-ce qu’elle a fait de mal? demande-t-il. Elle ne cherche pas à brainwasher les enfants et à les faire changer de religion. Une de mes tantes est voilée, ma grand-mère ne l’est pas et elle prie, et je respecte ça. Moi, je ne suis pas croyant, je n’ai pas besoin de religion pour me donner un équilibre. Ma religion, c’est l’amour. Je n’ai pas besoin d’un livre écrit il y a 2000 ans par un gars en toge dans le désert. Déjà que tu me racontes un truc qui est arrivé dans le coin et j’ai du mal à y croire...»

Le chanteur croit que la crainte de l’islam découle des actes d’une infime minorité «qui ont foutu le bordel». Les autres, ajoute-t-il, «veulent vivre humblement et profiter de la bonté de la vie ici. Personne n’est venu pour faire la révolution. Ils veulent juste la paix et pouvoir travailler comme tout le monde.»

Réponse musicale

Parfois, il lui prend l’envie de faire une sortie sur le sujet sur sa page Facebook, mais il se ravise après réflexion. «Ma réponse est musicale, je reste positif. C’est avec ma musique que je m’épanouis le plus.»

Et il espère en vivre longtemps, et pas seulement au Québec. D’ailleurs, après son passage au Festival d’été, le 11 juillet, il s’envolera pour l’Espagne avec son groupe, affectueusement baptisé Le Mercedes Band, pour participer à une importante rencontre d’organisateurs de spectacles pour les territoires d’Europe, d’Amérique latine et d’Afrique.

«J’essaie de vivre de ma musique au max. Je prends des risques, mais c’est le plus beau risque au monde.»