Juice WRLD, qui avait percé avec le succès «Lucid Dreams» resté l’an dernier des mois durant au top 10 du magazine «Billboard», est décédé prématurément dimanche, à l’âge de 21 ans.
Juice WRLD, qui avait percé avec le succès «Lucid Dreams» resté l’an dernier des mois durant au top 10 du magazine «Billboard», est décédé prématurément dimanche, à l’âge de 21 ans.

Juice WRLD, incarnation du succès et de la fragilité du rap SoundCloud

Maggy Donaldson
Agence France-Presse
NEW YORK — La mort-surprise du jeune rappeur Juice WRLD dimanche a mis en lumière le succès comme la fragilité grandissante du «rap SoundCloud», un sous-genre aux sons bruts en pleine explosion ces dernières années.

Ce mouvement doit son nom à la plateforme de streaming SoundCloud basée à Berlin. Née en 2007, elle entend favoriser la découverte de nouveaux artistes, en retirant les barrières et en permettant à tout le monde d’y mettre ses sons.

SoundCloud a longtemps été la terre d’aventures du rap, où des aspirants musiciens mettaient en ligne une musique souvent plus brouillonne, émotionnellement plus fragile, pour la promouvoir à l’intention d’une audience rodée aux outils numériques et aux réseaux sociaux.

L’esthétique du mouvement alimentait sa «viralité» sur le Net : rappeurs aux couleurs néon et aux tatouages faciaux individualisés contribuaient à une large diffusion sur Instagram.

Une nouvelle moisson de rappeurs cultivaient un son délibérément artisanal, où ils évoquaient volontiers leurs passages dépressifs et les médicaments pris pour atténuer leurs douleurs.

«Neutralise la douleur, prends ces “Perc” par la bouche et par le nez», fredonnait Juice WRLD dans sa chanson HeMotions, sur son album Death Race for Love (2019).

Les artistes n’hésitaient pas à évoquer leur usage de l’antidouleur Percocet, de l’antidépresseur Xanax, et d’un breuvage surnommé purple drank, un mélange de sirop pour la toux — contenant de la codéine, un antidouleur opiacé qui crée une dépendance — de soda et parfois d’alcool.

Plus vite, plus cru

Ces dernières années, avec la montée de la baladodiffusion qui a permis de contourner les puissances traditionnelles du monde de la musique, les rappeurs SoundCloud, malgré leur énergie désordonnée, sont devenus plus populaires, et un enjeu de rivalité croissante pour les étiquettes en quête du dernier artiste populaire.

L’hyperactif Lil Pump a ainsi signé, selon des médias américains, un contrat de 8 millions $, et XXXTentacion, décédé en juin 2018, avait scellé peu avant sa mort un contrat de 10 millions $.

SoundCloud est aussi devenu un refuge pour DJs. Et c’est sur cette plateforme que Billie Eilish, 17 ans et nommée six fois pour les Grammys qui seront décernés fin janvier, a connu ses premiers succès.

Mais le rap domine aujourd’hui l’industrie de la musique, et représentait environ le quart des morceaux écoutés à la demande en 2018, selon la société d’analyse du marché musical BuzzAngle.

Les rappeurs «en tant que groupe, font de la musique sur ce qui se passe aujourd’hui, et la mettent à disposition», explique Larry Miller, directeur du programme d’études sur l’industrie de la musique à l’Université de New York.

«Ils se sont emparés des outils permettant de faire de la musique pour rien ou pour pas cher, et pour la distribuer gratuitement, plus vite et en plus grand nombre que les autres genres musicaux.»

«Ils mettent simplement leurs œuvres dans le domaine public, et ils le font vite», dit-il.

«Toutes les émotions»

Mais si le mouvement semblait en pleine éclosion, il semble désormais proche de l’implosion.

Beaucoup de ses figures mènent des vies chaotiques, parfois minées par la criminalité.

XXXTentacion, révélé par le succès macabre Look At Me!, a été assassiné à l’âge de 20 ans. Il avait déjà un casier judiciaire, y compris une inculpation pour séquestration et violences conjugales, pour avoir frappé sa petite amie enceinte.

Et un autre rappeur, Tekashi69, qui risquait gros après avoir été inculpé d’extorsion et autres chefs liés aux armes à feu, a accepté d’être témoin à charge pour l’accusation dans le procès de membres présumés de son ex-gang.

D’autres ont succombé aux démons évoqués dans leur musique : la mort de Juice WRLD a suivi celle de Lil Peep, un rappeur parfois surnommé «le Kurt Cobain de SoundCloud», décédé d’une surdose de fentanyl et de Xanax en 2017.

Juice WRLD, qui avait percé avec le succès Lucid Dreams resté l’an dernier des mois durant au top 10 du magazine Billboard, était réputé pour évoquer des thèmes comme la mortalité et la tristesse, mêlant rythmes menaçants et mélodies tendres.

«J’ai l’impression que les gens n’ont pas peur de toucher à toutes leurs émotions», disait récemment le rappeur à la radio publique NPR, dans une entrevue diffusée après sa mort. «J’ai l’impression que certains de ces gens sont plus mûrs qu’autrefois, car ils parlent de tout ce qu’ils ont traversé. De tout, pas juste de la violence.»