Immortel Joshua Tree

Il y a 30 ans, U2 lançait The Joshua Tree, appelé à devenir l'un des albums les plus marquants du rock. Avec ses With Or Without You, Where the Streets Have No Name et I Still Haven't Found What I'm Looking For, l'enregistrement a propulsé les Irlandais au rang de méga-vedettes. À la veille de la nouvelle édition du fameux album, Le Soleil revient sur la genèse de ces chansons mythiques, en compagnie du réalisateur Daniel Lanois.
Au terme de l'enregistrement de The Unforgettable Fire, le quatrième album de U2, le réalisateur Daniel Lanois avait indiqué au guitariste The Edge qu'ils avaient encore d'autres choses à dire. La remarque, de prime abord innocente, a aujourd'hui quelque chose de visionnaire : ensemble, ils ont pondu The Joshua Tree, qui est devenu non seulement une plaque tournante dans la carrière de U2, mais l'un des meilleurs albums rock de tous les temps.
«Mon commentaire était davantage une sorte d'encouragement, indique Daniel Lanois, joint par Le Soleil. Je sentais qu'on avait touché à quelque chose dans lequel il y avait encore de la vie, qui pouvait évoluer. C'est ce que vous voulez avoir en studio : des idées neuves et que les gens soient excités par ce sur quoi on travaille. C'est ce que je voulais lui dire : nous avions encore de la force et des idées à exploiter et c'est ce qu'on a fait sur The Joshua Tree
Pour ses trois premiers albums, Boy, October et War, U2 s'était toujours tourné vers le réalisateur Steve Lillywhite. L'heure était donc aux changements sur The Unforgettable Fire. The Edge, Bono (voix), Adam Clayton (basse) et Larry Mullen Jr. (batterie) ont contacté Brian Eno qui, d'abord réticent, croyait passer le flambeau à Daniel Lanois. Finalement, les deux hommes ont travaillé conjointement et c'est avec ces complices que U2 a voulu renouer quand est venu le temps d'enregistrer du nouveau matériel, en janvier 1986.
«Cet album a pris forme rapidement, beaucoup de travail a été accompli dans les deux premières semaines, raconte Lanois. J'ai essayé l'approche "tag team" avec Eno : il venait pour une semaine, je prenais ensuite le relais pour la semaine suivante. Donc nous n'étions pas en studio en même temps et beaucoup de bon travail a été effectué de cette façon.»
Fidèles à eux-mêmes, les gars de U2 se sont tenus assez loin des lieux d'enregistrement traditionnels. The Edge, qui se magasinait une maison, avait remarqué une très belle demeure de style géorgien à Rathfarnham, en Irlande, la Danesmoate House. Il ne l'a pas acquise - c'est plutôt Adam Clayton qui mettra éventuellement la main dessus -, mais il a convaincu le propriétaire de la louer et, avec quelques modifications, d'en faire un studio temporaire.
«On n'a jamais enregistré dans un studio conventionnel, rappelle Daniel Lanois. Avec U2, c'est toujours à des endroits divers, comme la maison de quelqu'un, un lieu inusité le long de la mer, un château... C'est toujours excitant de se déplacer. Éventuellement, on se retrouve dans un environnement plus conventionnel quand vient l'heure du mixage, mais une partie de cet album a été mixée à la maison de The Edge, alors vous ne savez jamais où vous allez les avoir [les musiciens de U2] et comment vous allez les avoir!»
Un album américain
Résolument ancré dans la culture européenne, mais plongé dans le territoire américain au fil de ses tournées, U2 a décidé que ses nouvelles chansons seraient l'occasion d'explorer la culture d'outre-mer, en mots comme en musique. The Edge a très bien expliqué la démarche du quatuor dans une entrevue accordée au Rolling Stone, il y a quelques semaines.
«On a observé le blues. On a observé le Nouveau journalisme. Je me souviens que moi et Bono lisions Flannery O'Connor, les écrivains du Sud. C'était un effort volontaire pour regarder au-delà de l'Atlantique et pour commencer à explorer l'Amérique. Je veux dire, pour quelqu'un de l'Irlande, c'est une vaste source d'idées et d'aspirations et de générations, l'Amérique étant la terre promise. On regardait en ce sens, mais aussi ce que l'Amérique était véritablement. J'ai lu sur les Soledad Brothers. J'ai lu sur les Black Panthers. On explorait l'Amérique sous tous les angles.»
Le matériel a donc fortement été teinté par les États-Unis, de différentes manières, mais aussi de situations ayant cours ailleurs sur la planète, notamment au Nicaragua et au Salvador (Bullet the Blue Sky, Mothers of the Disappeared), où la dictature et les interventions de l'armée américaine avaient fait des victimes. Greg Carroll, l'assistant personnel de Bono, qui a trouvé la mort à Dublin, dans un accident de moto pendant la genèse du Joshua Tree, a également inspiré une composition (One Tree Hill) et l'album lui est dédié.
Bien que le spectre du continent nord-américain plane sur The Joshua Tree, curieusement, un seul membre de l'équipe créative en était issu : Daniel Lanois. Est-ce que c'est vers lui qu'on s'est tourné pour donner une touche davantage américaine à certains titres, que ce soit par les choeurs ou le jeu des guitares?
«J'essaie de me rappeler ce que j'ai amené sur la table avec U2, réfléchit Lanois à voix haute. À ce point, je crois qu'ils avaient réalisé que j'étais un musicien avec passablement d'expérience et de connaissances. Et je crois qu'ils appréciaient que je puisse résoudre certaines questions ayant trait aux harmonies, d'avoir un musicien qui comprenait [...] les nuances dans la progression d'une chanson. Je pense qu'en ce sens, on a peut-être généré plus d'intérêt, parce que mes talents n'étaient pas limités à celles d'un ingénieur qualifié...»
Moderne et intemporel
Trente ans après sa parution, The Joshua Tree a remarquablement bien vieilli. Ceci est partiellement dû au fait que U2 et ses collaborateurs n'ont nullement succombé aux tendances en vogue à l'époque, en particulier la touche synthétique, propre à l'électro-pop ou à la new wave. Daniel Lanois, qui a aussi travaillé avec U2 sur Achtung Baby (1991), All That You Can't Leave Behind (2000), How to Dismantle an Atomic Bomb (2004) et No Line on the Horizon (2009) ne croit pas, toutefois, que cette espèce de résistance à la mode s'est faite de manière consciente.
«[D'un projet à l'autre], on doit faire face à ce qui nous est familier. Tout le monde utilise sensiblement le même type d'équipement, alors on ne peut pas dire "dans ce studio, on obtient d'autres résultats, parce qu'ils ont une autre sorte d'équipement". C'est ce qui se passe dans l'esprit des gens. Je crois qu'on avait simplement un groupe de gens imaginatifs.»
L'absence de synthétiseurs datés ou d'éléments qui n'auraient pas bien vieilli ne veut pas dire que U2 était réfractaire aux nouvelles technologies, au contraire. On retrouve, par exemple, une boîte à rythmes au début de With or Without You. Cette pièce, qui a d'ailleurs failli être retranchée, parce qu'on ne trouvait pas les bons ingrédients pour la rendre intéressante, a trouvé son salut quand Daniel Lanois a proposé à The Edge d'essayer un instrument encore inconnu : The Infinite Guitar, une six cordes qui prolonge indéfiniment la durée des notes jouées.
«Ça n'avait jamais été utilisé auparavant, c'est une invention technologique de Michael Brook, qui était mon coloc à l'époque, relate Daniel Lanois. On a toujours eu de l'intérêt pour la technologie, mais un truc intéressant avec U2 c'est que peu importe à quel point vous faites dans la technologie, la section rythmique semble toujours trouver un moyen de s'illustrer. Et il y a de ça dans The Joshua Tree : qu'on soit inventif par en haut ou par en bas, [Adam Clayton et Larry Mullen Jr.] demeurent le point d'ancrage.»
D'hier à aujourd'hui
Environ un an après les premières séances d'enregistrement, le cinquième album de U2 était sensiblement terminé. Différents mixages ont été effectués, après quoi The Joshua Tree a été officiellement lancé, le 9 mars. Hormis Where The Streets Have No Name, qui a été un tel casse-tête à achever que Brian Eno a songé à effacer les bandes, l'album a pris forme de belle manière.
La tournée qui a suivi, par contre, n'a pas été tellement heureuse pour les membres. Acquérant le statut de stars, passant des arénas aux stades, les musiciens se refusaient aux grands écrans, afin de mettre toute l'attention sur le contenu de leurs compositions. Ceci ajoutait beaucoup de pression sur Bono, qui s'est par ailleurs blessé à plus d'une reprise, juste avant, puis pendant la tournée.
Aussi, la présente série de spectacles de U2, qui célèbre les 30 ans du Joshua Tree, est non seulement une des rares occasions pour les Irlandais de se replonger dans le passé - ce à quoi ils se sont généralement refusé jusqu'à ce jour -, mais de revoir ces chansons avec une sérénité nouvelle.
The Edge et Adam Clayton ont d'autre part soutenu que le fait que le matériel demeure d'actualité permet de transcender l'aspect nostalgique. Le climat politique du Joshua Tree a en effet des échos dans le présent, puisque la situation des années 80, avec l'approche de Margaret Thatcher, en Grande--Bretagne et celle de Ronald Reagan, aux États-Unis, n'est pas sans une certaine parenté avec ce qui a cours en cette ère de Brexit, au Royaume-Uni et sous la gouverne de Donald Trump, chez nos voisins du Sud...
Trois décennies plus tard, Daniel Lanois admet de son côté que ses goûts ont changé, mais il demeure on ne peut plus en paix avec The Joshua Tree. Il confie, en échappant un rire, qu'il a des regrets dans la vie, mais que The Joshua Tree n'en fait pas partie. Alors, comment façonne-t-on un album incontournable? Laissons-lui le dernier mot...
«Je crois que le timing y est pour beaucoup. C'est pour ça que les enregistrements s'appellent des enregistrements. Ils captent quelque chose qui se passe à différentes époques. Je pense que les enregistrements que nous avons faits à cette époque avaient tout cela en eux parce qu'on était tellement dédiés et isolés.»  
Il était une fois un arbre
Avant d'intituler son cinquième album The Joshua Tree, U2 avait quelques titres de travail, comme The Desert Songs ou The Two Americas. Afin d'illustrer le concept, le photographe et collaborateur de longue date, Anton Corbijn, était parti à la recherche de lieux évocateurs. Des sessions photo ont été prévues en décembre 1986 au Nevada et en Californie. Après le premier jour, Corbijn a parlé au groupe des arbres de Josué, que l'on rencontre uniquement dans le sud-ouest des États-Unis et en Israël. Séduit par leur signification - des mormons ont donné ce nom à l'espèce, car ils voyaient, dans sa forme, Josué montrant, bras tendus, la Terre promise -, Bono a suggéré d'en faire le titre de l'album. Le groupe et le photographe sont par la suite tombés par hasard sur un de ces arbres le long de la route 190, près de Darwin, en Californie. C'est celui qu'on retrouve sur la pochette. Hautement prisé par les fans - deux ont même trouvé la mort, succombant à des coups de chaleur en le cherchant au mauvais endroit, dans le Joshua Tree National Park -, l'arbre s'est éteint de causes naturelles en 2000, après une vie estimée à 200 ans.
Redécouvrir un album mythique
Pour célébrer les 30 ans de The Joshua Tree, U2 ne fait pas que reprendre la route, le groupe lancera le 2 juin de nouvelles éditions de l'album qui, selon le coffret ou le format choisi, seront augmentées d'une captation live au Madison Square Garden, datant de 1987, de titres laissés de côté, de nouveaux mixages et d'un costaud livret de photos prises par The Edge. 
Daniel Lanois fait partie de ceux qui se sont prêtés à l'exercice de remixage. On lui a confié la mission de revoir Running To Stand Still... 
«J'ai ramené la basse d'Adam [Clayton] à l'avant-plan, indique-t-il. Ce qui était des éléments ornementaux sur sa basse, sur une piste d'ajouts, j'en ai fait les éléments principaux de la chanson, bien en évidence. Et il y a de très belles orchestrations de steel guitar, en particulier dans le deuxième couplet. Je suis un fan des arrangements américains des années 60, avec des anches et des cordes, alors il y a un peu de ça...»
Lanois avait aussi les multipistes de With or Without You qui, à l'origine, avaient été mixées par Steve Lillywhite. Il a donc été tenté de poursuivre le boulot au-delà de son mandat initial. «J'ai appelé Bono et je lui ai demandé s'il voulait que je m'essaie à With or Without You. Il m'a dit "cool, man!"»
Lanois a bien sûr joué avec les volumes des pistes, sur la console, mais il ne s'est pas contenté des enregistrements de l'époque. Il a ajouté une touche de son instrument fétiche, la steel guitar.
Au final, qu'a-t-il redécouvert en plongeant ainsi dans le passé?
«Que mes goûts ont changé! Alors j'ai été capable de repenser les arrangements. L'imagination est toujours vivante, j'ai donc pu faire des trucs dont je suis assez satisfait...»
Daniel Lanois
Lanois à Québec en novembre
Daniel Lanois a régulièrement inscrit Québec à son itinéraire de tournée, tissant des liens étroits avec ses fans d'ici. -L'auteur-compositeur-interprète et réalisateur originaire de Hull a lancé l'an dernier son album Goodbye to Language et c'est principalement ce matériel qu'il viendra présenter en trio, le 10 novembre, au Grand Théâtre, a-t-il révélé au Soleil. Cet album, qui met à l'honneur la steel guitar, exploite l'idée qu'un langage est en train de disparaître au profit d'un autre. Bien que ces nouvelles créations soient instrumentales, il promet de ne pas oublier ses pièces francophones. «J'ai une responsabilité de chanter mes chansons canadiennes-françaises, dit-il. Et je les aime. Elles me rappellent mon temps passé dans cette partie du monde, au Canada. Alors, peu importe à quel point je vais évoluer avec mes sons et les autres intérêts que je peux avoir, quand je joue à Québec, je suis respectueux de cette portion de mon répertoire.»