Le ténor Ian Bostridge

Ian Bostridge, ténor à l’opéra et... expert en sorcellerie

PARIS — So british! Veste de tweed et pochette à pois, le ténor Ian Bostridge, qui fait ses débuts samedi à l’opéra de Paris dans «Jephtha» de Haendel dirigé par William Christie, est aussi un historien passionné.

Tout en élégance retenue, avec sa silhouette de jeune homme, Ian Bostridge est à 53 ans l’auteur de deux livres aux antipodes, l’un sur la sorcellerie et l’autre sur le Voyage d’hiver, célèbre cycle de Lieder de Schubert, publié début janvier chez Actes Sud.

La sorcellerie le fascine toujours, mais Schubert l’a ensorcelé pour de bon: voilà 20 ans qu’il donne en récital le Winterreise dans le monde entier, sans se lasser.

«Je l’ai chanté près de 120 fois», raconte-t-il. «La première fois, c’était à 19 ans devant un public d’étudiants et de professeurs à Oxford, et je l’avais appris par coeur, ce dont je me félicite aujourd’hui parce que c’est plus facile à mémoriser jeune!»

Soixante-dix minutes de récital d’une intensité poignante, que le public accueille toujours par quelques secondes de silence: «C’est un voyage si profond, qui plonge le public dans des pensées parfois si douloureuses qu’ils n’ont pas envie d’applaudir tout de suite, ils veulent juste entendre le silence, ce que je trouve merveilleux», dit-il.

Lorsqu’il écrit son Winterreise, Schubert se sait déjà condamné par la syphilis, et une mélancolie profonde infuse la série de 24 Lieder pour piano et voix. Le Voyage d’hiver de Schubert, anatomie d’une obsession, à la fois savant et accessible, décortique les poèmes un à un, tout en explorant la vie du musicien.

Fin musicologue et interprète acclamé, Ian Bostridge se destinait pourtant à tout autre chose: «Enfant, je voulais être un intellectuel», dit-il en riant. «Un scientifique puis j’ai dévié vers l’histoire, je me destinais à être enseignant à l’université et à écrire des livres... et puis Margaret Thatcher est arrivée.»

La «Dame de fer» serre la vis à l’Université, les postes se font rares et Ian Bostridge, après un détour de deux ans par le journalisme, devient chanteur lyrique à plein temps.

Premier opéra à 12 ans

«J’ai toujours chanté mais c’était un hobby. A l’école, je chantais toujours la partie solo dans le concert de fin d’année, et à 12 ans, j’ai même chanté dans un opéra, un Werther en anglais à l’English national opera avec Janet Baker (célèbre mezzo-soprano britannique).»

Son «obsession» pour Schubert remonte à ses années de lycée: «J’avais un professeur d’allemand fanatique de Lieder, et par la suite j’ai nourri une passion pour le baryton allemand Dietrich Fischer-Dieskau (grand spécialiste du Voyage d’hiver). Je pense que le Winterreise, c’est un peu l’Everest du genre».

Ce qui n’empêche pas Ian Bostridge, entre deux tournées du Voyage d’hiver, de participer à des opéras, comme Jephtha de Haendel, un oratorio d’après un épisode de la Bible donné à l’Opéra Garnier à Paris du 13 au 30 janvier.

Pour emporter la victoire face aux Ammonites ennemis du peuple d’Israël, Jephtha promet de sacrifier la première chose qu’il verra à son retour chez lui. Et il tombe alors sur sa fille Iphis. «Jephtha est un fanatique, et sa caractéristique majeure est sa rudesse, il parle sans réfléchir», souligne le ténor.

«Dans la mise en scène de Claus Guth, quand il voit que la première chose qu’il devra sacrifier est sa fille, il y a ce silence énorme, c’est un moment merveilleux», ajoute-t-il.

Parmi ses projets, un cycle de chansons sur le sexe et l’amour avec le pianiste de jazz Brad Mehldau, et une réécriture de son livre sur la sorcellerie. «Je trouve toujours ça fascinant», avoue-t-il. «Jusque dans les années 1600, la plupart des gens croyaient à la sorcellerie, à l’exception de quelques personnalités très intelligentes comme Montaigne. Aujourd’hui, on observe le retour de thèses conspirationnistes, c’est très dangereux et c’est une raison supplémentaire pour un historien de s’y replonger.»