Francis Cabrel s’inspire des troubadours, ces «rockstars du Moyen Âge».
Francis Cabrel s’inspire des troubadours, ces «rockstars du Moyen Âge».

Francis Cabrel : Sur la terre des troubadours

Geneviève Bouchard
Geneviève Bouchard
Le Soleil
Inoubliable chanteur de l’amour, porteur de causes sociales, un poing levé dans la poésie. Francis Cabrel a souvent été qualifié de «troubadour». Pour son 14e album, À l’aube revenant, voilà qu’il a cherché à retrouver les sources de ce qualificatif. Un hommage à son père, un micro partagé avec sa fille… Une boucle se boucle pour celui qui nous offre de surcroît un petit voyage au Moyen Âge.

Q Plusieurs chansons de votre nouvel album nous ramènent au Moyen Âge, à l’époque des troubadours. Qu’est-ce qui vous a inspiré sur cette voie?

R Dans le pays où je vis, le Moyen Âge a été culturellement très important. Tout le monde connaît le mot «troubadour» à travers la planète. C’est là d’où c’est parti, entre Limoges, Toulouse, Bordeaux ou l’endroit où je vis en Occitanie. Je me suis enfin décidé à lire des œuvres de ces poètes et ça m’a vraiment bouleversé. J’ai écrit plusieurs chansons sur ce disque qui parlent de leur vie ou qui sont très inspirées de leurs thèmes. À l’aube revenant est un exemple. L’aube est un thème très présent dans la poésie des troubadours.

La dernière chanson, Ode à l’amour courtois, est un poème sur la manière qu’ils avaient d’écrire et de décliner leurs sentiments. Rockstars du Moyen Âge, c’est ce qu’ils étaient. Ils étaient des gens très demandés. On les écoutait chanter, on les écoutait dire leur poésie.

C’est écrit dans une langue qui s’est peu à peu éteinte. Le français est passé et a tout écrasé dans sa puissance. Le français est devenu la langue officielle du pays en entier. Déjà, les langues régionales n’étaient plus enseignées officiellement à l’école. Elles étaient transmises de père en fils ou de mère en fille. Il y a des gens qui ont sauvé la langue occitane, elle est encore parlée de nos jours. Elle est de nouveau apprise dans certaines écoles. Ça fait peu de gens, finalement, mais je trouve ce combat très émouvant.

Q Cet album résonne comme un hommage à vos racines. Les troubadours, mais aussi les poètes qui vous ont inspiré et votre père, aussi...

R Je fais un peu le bilan de tout ce qui m’est arrivé dans ma carrière. Je ne voudrais pas finir ma carrière sans avoir remercié James Taylor, Leonard Cohen ou Barbara. Et mon père, parce qu’il est le grand responsable de tout ce qui m’est arrivé.

Q Vous consacrez justement une chanson à votre père. Celle-ci met en parallèle son métier d’ouvrier et votre vie d’artiste. Approuvait-il votre choix de carrière?

R Il ne l’a pas désapprouvé. Il l’a observé, comme on fait dans les campagnes. Lui, il s’est débrouillé très jeune pour gagner sa vie. Moi, à 15 ans, je suis parti dans les orchestres de bals et je gagnais ma vie un peu comme lui, qui ne faisait pas un gros salaire. C’était un peu le système D, quoi. Il s’est dit : «alors pourquoi pas». Personne ne m’a ralenti ou arrêté. J’ai mené mon petit chemin comme ça. Je ne sais pas ce qu’il devait se dire. Peut-être qu’il se disait que ça passerait et que je ferais un jour un vrai métier. Ç’a ne m’est toujours pas passé.

Il a quand même vu le début de ma carrière. Il a entendu à la radio Je l’aime à mourir. J’ai fait quelques spectacles où il est venu, mais il est mort assez vite. Il ne connaît pas la suite.

Q Vous adaptez sur cet album la chanson Sweet Baby James de James Taylor. Vous aviez au préalable consacré tout un album à des relectures en français de pièces de Bob Dylan. Qu’est-ce qui vous inspire dans ces exercices?

R Je trouve que les grands artistes américains sont très inventifs. Mais il y a aussi quelque chose de très authentique. Il y a de très bons mélodistes. Je pense notamment à Paul Simon, qui est un très bon faiseur de chansons. James Taylor est un guitariste exceptionnel. Il a une grande délicatesse, il est très raffiné. C’est un orfèvre. Ça faisait partie de mes objectifs de faire une deuxième chanson de lui, parce que j’avais déjà fait Millworker, que j’avais traduite par La fabrique dans les années 80. Maintenant, c’est fait.

Francis Cabrel

Q Votre chanson Jusqu’aux pôles met en exergue une certaine contradiction entre des prises de position pour l’environnement et une réticence à changer nos habitudes. C’est une préoccupation pour vous?

R Oui, beaucoup. Si on m’avait dit tout ce qu’on dit aujourd’hui quand j’avais 18 ans… Mais on m’a laissé complètement vivre ma vie dans l’insouciance absolue. Personne ne s’inquiétait du plastique, des fumées toxiques, de la pollution des véhicules, de la couche d’ozone. Tout le monde s’en fichait allègrement. Ça fait des années que la pression monte de ce côté-là. Mais moi, ma génération, elle a vécu sans s’intéresser à ça. Ma chanson, elle dit qu’on a vécu de façon inconsciente, mais que personne ne nous avait prévenus.

Q Vous faites référence à Verlaine et à Rimbaud, mais aussi à Barbara et à Leonard Cohen. Placez-vous ces poètes sur un pied d’égalité?

R Franchement, Cohen et Verlaine sont assez proches. Barbara est aussi dans la très haute poésie. Rimbaud, il est ailleurs. C’est un peu le Jimi Hendrix de la poésie. Il était un peu sur une autre planète. Il était extrêmement novateur. Mais effectivement, je crois que chez Leonard Cohen, il y a du Verlaine, du Baudelaire, de la poésie du XXe, des gens comme Paul Éluard, par exemple. C’est un grand intellectuel de la poésie.

Q Vous rendez sur cet album un hommage à votre père, mais vous partagez aussi le micro avec votre fille Aurélie. Avez-vous l’impression de boucler une boucle?

R Le grand-père, le père et la fille sont là. C’est ce qui me représente le plus. Je suis très attaché à ma famille et à mon pays. J’en parle à travers les troubadours et cette région qui m’a vu naître, que j’aime énormément.

Cette famille italienne, très proche les uns des autres, qui se met à chanter à la fin des repas, ça m’a beaucoup influencé.

Q Prochaine étape : en studio avec les petits-enfants?

R Ils auront leur chanson eux aussi!