Le concert qui a clos la dernière saison de l’OSQ a fait l’objet d’un enregistrement sous l’étiquette d’ATMA classique.

Fabien Gabel: le son français d’Amérique

«Quand j’entends l’OSQ jouer, je n’entends pas un orchestre nord-américain», expose Fabien Gabel. Le son articulé, précis, suave par moments que le directeur musical a développé avec l’Orchestre symphonique de Québec ces dernières années sied particulièrement bien au répertoire français. Que le premier disque «sans soliste» enregistré par l’OSQ sous la houlette du maestro Gabel y soit consacré semblait une évidence. Du point de vue du chef, ce disque est également une belle marque de reconnaissance.

Le concert qui a clos la dernière saison de l’OSQ a fait l’objet d’un enregistrement sous l’étiquette d’ATMA classique. On y retrouve Les Biches de Poulenc, inspiré des chassés-croisés libertins d’un salon cossu où les dames et les jeunes coqs s’acoquinent, la suite Gaîté Parisienne d’Offenbach, qui puise à l’effervescence d’un café parisien bondé et joyeux, ainsi que Valses nobles et sentimentales de Ravel, un cortège de morceaux tour à tour burlesques et d’une inquiétante étrangeté. Le Concerto pour la main gauche en ré majeur interprété par Louis Lortie lors du concert en question ne se retrouve pas sur le disque, qui laisse toute la place aux musiciens de l’orchestre.

À l’origine, Fabien Gabel n’avait toutefois pas rassemblé ces pièces avec le projet d’en faire un disque. «C’est ATMA qui a vu le programme du concert et qui a voulu faire un enregistrement. Hors de Québec, la presse parle très peu de nous, mais il y a quand même des gens à Montréal qui sont très curieux, qui n’ont pas d’a priori, qui sont venus nous écouter plusieurs fois et qui ont trouvé que depuis quelques années, l’orchestre avait fait un bond considérable en avant.»

La métamorphose de l’OSQ depuis 2012 aurait attiré l’attention des producteurs de disque. Qui plus est, peu de rectificatifs ont été nécessaires avant d’arriver au produit final. «Je suis très heureux de la qualité de l’enregistrement. Il y a eu deux prises de concert, on a fait une séance d’ajustements d’une heure, et c’est tout. C’est vraiment du live», assure le chef.

Sous Yoav Talmi, l’OSQ a enregistré sept disques, alors que Gabel ne signe que son deuxième opus avec l’ensemble. «Il faut choisir le bon répertoire, soutient celui-ci. Si c’est pour enregistrer une énième version des symphonies de Bruckner ou de Beethoven, ça ne m’intéresse pas. D’autres orchestres font certainement ça mieux que nous. Je crois que nous avons d’autres choses à proposer pour exister sur le marché du disque.»

Serait-ce ce «son français d’Amérique», dont a fait état ATMA en annonçant la sortie du disque? Le chef se fait un plaisir d’étoffer cette image. «Je recherche une certaine articulation. La musique française a la spécificité d’être proche de la langue française, c’est pour cela qu’on dit que les vents français, ou francophones, ont un sens de l’articulation particulier. Il y a aussi une fantaisie, un caractère, une légèreté. Ce qui ne veut pas dire que cette musique manque de profondeur. C’est difficile à interpréter, mais à écouter, c’est un délice.»


« La musique française a la spécificité d’être proche de la langue française. [...] Il y a aussi une fantaisie, un caractère, une légèreté. [...] C’est difficile à interpréter, mais à écouter, c’est un délice »
Fabien Gabel

Fier défenseur du répertoire de son pays d’origine, Fabien Gabel en tient l’étendard malgré «les déferlantes de Mahler et de Chostakovitch», plus populaires à l’heure actuelle dans les salles de concert. «Le répertoire français fait partie de notre héritage et je trouve que l’OSQ le défend très bien», se réjouit-il.

Une deuxième prise

L’entrevue s’est déroulée après la générale du concert d’ouverture de saison, où l’OSQ accueillait la pianiste Lise de la Salle. Le chef venait de renouer, après un mois de séparation, avec «son» orchestre, «en pleine forme et motivé, plus que jamais». En coulisses, ça respirait le bonheur.

«Je sens vraiment qu’il y a une confiance mutuelle, ce n’est pas comme il y a quelques années. Il y a des choses qui fonctionnent tout de suite. Je crois qu’il y a une bonne connaissance et reconnaissance mutuelle, c’est très agréable», indique-t-il.

Ce concert était une seconde chance pour Lise de la Salle d’interpréter le Concerto pour piano no3 de Rachmaninov avec l’OSQ, puisqu’elle avait dû renoncer à le jouer il y a deux ans. Bloquée par une tempête de neige, la pianiste avait dû atterrir à New York, puis faire le trajet en voiture jusqu’à Québec. «Elle était arrivée après la répétition générale et c’était impossible de faire le Rachmaninov sans répéter au préalable, elle a donc fait un concerto qu’elle et l’orchestre connaissaient parfaitement, le no2 de Ravel, raconte Gabel. On lui devait le Rachmaninov. Elle avait bravé la tempête, donc on lui a promis qu’elle ouvrirait la saison avec nous.»

Prêt pour Mahler

La semaine prochaine, l’orchestre recevra la contralto Marie-Nicole Lemieux et le ténor Michael Schade pour s’attaquer au Chant de la Terre de Mahler.

«N’étant pas naturellement malhérien, même si je m’y intéresse et que je vais en diriger de plus en plus, j’ai encore des appréhensions, confie Gabel. Ce n’est pas pour des questions techniques ou de langage, c’est simplement parce que c’est une musique très profonde et qu’on ne peut pas aborder tous les répertoires à la fois. Je pense qu’à 43 ans, je suis prêt à démarrer.»

Il s’est tout de même déjà frotté quelques fois au monstre sacré, notamment avec Marie-Nicole Lemieux, pour les Rückert-Lieder il y a deux ans, au Palais Montcalm. «Ce n’est pas grâce à elle, mais par sa faute que je dirige Mahler!» assure le chef, qui s’est laissé convaincre par la contralto, qui lui a fait promettre que son «premier» Chant de la Terre la mettrait à contribution.

La semaine dernière, il lui a écrit qu’il espérait sortir indemne du concert. «On a les larmes aux yeux, quand même, en écoutant le Chant de la Terre. L’adieu [le dernier poème, Der Abschied] est une des musiques les plus poignantes qui existent», assure-t-il.

Cette année, Fabien Gabel dirigera aussi les orchestres de Houston et Detroit et, pour la première fois, le Chicago Symphony. «C’est un des cinq plus grands orchestres au monde, alors ce sera un grand honneur. Je passerai une semaine là-bas, donc c’est certain que je vais en profiter pour voir la ville», note le chef, qui s’arrêtera aussi à Vienne, Varsovie, Séoul, Melbourne et Copenhague dans les prochains mois.

Gaîté Parisienne, Orchestre symphonique de Québec dirigé par Fabien Gabel , ATMA Classique