Le premier flûtiste du Philarmonique de Berlin, Emmanuel Pahud, revient assidûment au Domaine Forget depuis 20 ans.

Emmanuel Pahud: le souffle des lumières

Lorsque Emmanuel Pahud parle de musique ou de peinture, on dirait que ses mots scintillent. Le premier flûtiste du Philharmonique de Berlin compare ses concerts avec cet orchestre renommé, qu’il a intégré à 22 ans et où il a donc passé la moitié de sa vie, à des «bouffées d’oxygène». Quant à ses pèlerinages biannuels dans Charlevoix, ce sont des rendez-vous chéris et attendus, où les plaisirs bucoliques et celui, rare, de l’enseignement, se conjuguent.

Les mélomanes le retrouveront lors du concert d’ouverture du Festival international du Domaine Forget, le 23 juin à 15h, avec l’Orchestre métropolitain, Yannick Nézet-Séguin (voir autre texte en p. 21) et le pianiste Louis Lortie. Il jouera également avec ses confrères de l’Académie du Domaine le vendredi 29 juin à 20h.

Q Qu’est-ce qui vous charme, au Domaine Forget, et vous incite à y revenir assidûment depuis 20 ans?

R Tous ceux qui s’y rendent font la démarche pour y aller, les musiciens et le public, donc il y a un esprit de motivation, de camaraderie, de rencontre artistique qui se produit là-bas. L’ampleur du Saint-Laurent, les ciels changeants qu’il y a au mois de juillet, en font un endroit unique, éloigné des centres urbains où on a l’habitude de jouer en saison. Au Québec, comme dans le Nord de la France, il y a certaines lumières qui ressemblent à des tableaux de Magritte. Tout est dans une espèce de pénombre et on ne sait plus si ce qu’on a devant nous est une pomme. Il y a un petit côté surréaliste. 

Q L’Académie du Domaine Forget demeure mystérieux pour les non-initiés. Qu’en retirent les élèves et ceux qui viennent y enseigner?

R En ce qui concerne la flûte, nous sommes une armée de six professeurs. Les élèves ont des leçons privées le matin, des classes de maître avec moi l’après-midi et des classes de musique de chambre en fin de journée. Sans compter le fitness le matin! On y aborde tout ce qui touche la vie d’un artiste professionnel, le fait de vivre en bonne santé, de se cultiver. C’était présent dès la genèse du Domaine. Moi qui joue partout dans le monde mais enseigne très peu, chaque deux ans, en juin, c’est un rendez-vous obligé, c’est mon heure pédagogique.

Q Comment se porte la relève mondiale chez les flûtistes?

R C’est un instrument extrêmement populaire parmi les vents, parce qu’il est agréable, maniable et qu’on peut acquérir un bon niveau technique assez facilement au début. Mais après, lorsque vient le temps de développer une personnalité artistique, c’est aussi difficile que tous les autres instruments. En général, la relève se porte bien. Mais quand on voit ce qui se passe au Venezuela, avec une génération de musiciens issus du système qui sont complètement évincés de leur pays pour des raisons socio-politiques, c’est très dommage. En y mettant les moyens, on peut éclaircir l’horizon des jeunes musiciens et arriver à faire un monde meilleur pour eux et leur famille.

Q Vous avez choisi la flûte, mais vous avez aussi complété votre formation musicale en suivant des leçons de piano pendant 10 ans. Pourquoi?

R Quand on est flûtiste, on joue une mélodie très proche de la voix, mais en jouant du piano, on peut interpréter des partitions musicales plus complexes, les lire de façon verticale et mieux comprendre comment la musique est écrite. Les compositeurs du passé étaient souvent organistes ou pianistes. Si Mozart et Bach vivaient aujourd’hui, ils composeraient sur des consoles de mixage et des claviers électroniques.

Q Pourquoi, alors, continuer de jouer de répertoire classique aujourd’hui?

R C’est l’une des choses les plus incroyables et abouties que l’espèce humaine ait pu faire. Avoir la chance de passer deux heures au côté de Bach, Stravinsky, Debussy, c’est comme être au milieu de la chapelle Sixtine ou sur la place Saint-Marc à Venise. Pour moi, la musique du futur existera grâce à tout ce qui s’est fait avant.

Q Comme premier flûtiste au Philharmonique de Berlin, vous vous inscrivez justement dans une lignée de musiciens d’exception. Qu’est-ce que cet orchestre vous apporte, au plan personnel?

R C’est effectivement un orchestre qui a attiré de grandes personnalités, notamment du côté des flûtes. Je pense à Aurèle Nicolet, qui a été là dans les années d’après-guerre et qui a été mon professeur et à James Galway au début des années 70. C’est un aboutissement en tant que musicien d’orchestre, et une bouffée d’oxygène en permanence, puisque je peux aussi mener mes propres projets l’équivalent de six mois par année et d’aborder des répertoires complémentaires. 

Q Quelle est la dynamique au sein de votre autre famille musicale, Les vents français, que nous avons pu entendre au Domaine il y a deux ans?

R C’est une fine équipe de gens très brillants sur leurs instruments. Nous sommes constamment en train d’essayer de tenir le niveau les uns par rapport aux autres tellement le niveau de virtuosité et d’aisance est incroyable. C’est presque à couper le souffle… ce qui est assez dangereux pour un ensemble à vents!

Q Quelle place prennent les vacances, dans votre horaire très chargé?

R Je les passe en famille, si possible l’été à la plage et l’hiver à la montagne. Il y a des phases, après avoir pris des vacances, au mois d’août et en janvier, où tout semble se mettre en place dans mon esprit, dans mes projets artistiques à venir. 

Q Vous parliez de l’importance, dans une carrière de musicien professionnel, de continuer de développer sa culture. Comment vous y prenez-vous?

R Je viens de prendre une carte pour visiter tous les musées de Berlin à toute heure du jour ou de la nuit. Ce qui me touche, dans une œuvre, c’est l’équilibre entre la technique et le langage. Je me souviens avoir tremblé devant des Cézanne au Metropolitan Museum à Chicago, devant Les Nympheas à Paris ou au MoMa en voyant des portraits de femmes de Picasso. Sinon, puisqu’on perd tellement de temps dans les avions dans le métier, la littérature est le meilleur moyen de s’évader. 

Q Y a-t-il un livre qui vous a marqué récemment? 

R Un livre de Byung-Chul Han, un philosophe coréen, qui aborde la maladie de la transparence dans la société d’aujourd’hui. Bien sûr, il faut une transparence dans les comptes et dans les choses objectives, mais les rapports humains sont autrement plus compliqués et alchimiques. C’est justement ce à quoi on assiste dans un concert de musique, c’est des transports émotionnels, amoureux, musicaux. Réussir à soulever une salle après deux heures de musique, c’est assez extraordinaire.