Jacques Dutronc, qui vient de lancer une compilation intitulée «Fume!...c’est du Best», a accordé une rare entrevue à l’AFP. Ci-dessus, le chanteur, en 2010, au Zénith à Paris

Dutronc: «On m’a tellement dit désinvolte que j’ai failli y croire»

MONTICELLO — Lanzmann, Johnny, Eddy, Gainsbourg, Godard, Pialat, Van Gogh, et lui, et lui, et lui : le rare Jacques Dutronc se raconte dans une interview sans filtre accordée à l’AFP à l’occasion de la sortie de sa compilation «Fume!... c’est du Best».

Cigare à la bouche (mais pas d’alcool, il ne boit plus depuis deux ans), lunettes noires sur le nez, sourire éclatant, il reçoit chez lui, à Monticello, village corse dont il est tombé amoureux, «après Françoise» Hardy, un été 1966. Le soleil est à son zénith, et lui d’humeur bavarde pour revisiter sa riche carrière musicale et cinématographique.

Q  Quelle fut votre éducation musicale ?

R  Classique. Avant la guitare, j’ai appris le piano avec mon père. Puis il y a eu le jazz. Mais ce qui compte en musique, ce sont les harmonies. Pour moi, le seul vrai musicien, c’est Ravel que tout le monde connaît pour Le Boléro. Souvent, ce qu’on retient d’un artiste n’est pas ce qu’il a fait de mieux.

Q  Pour vous y compris ?

R  Je ne sais pas... Quand les gens m’abordent, c’est pour me dire «il est 5 heures, Paris s’éveille». Ça va.

Q  Vos copains Johnny Hallyday et Eddy Mitchell ne juraient que par l’Amérique. Pas vous...

R  Non. La preuve c’est que j’ai gardé mon nom pour la scène. Quand mon producteur Jacques Wolfsohn sort Et moi, et moi, et moi, il va le faire écouter à Lucien Morisse, patron d’Europe 1, qui dit «pas mal, mais le coup de génie c’est le nom! Où t’as pu trouver un nom pareil?»

Q  C’est le début de votre collaboration avec Lanzmann...

R  Une rencontre formidable. Wolfsohn l’avait enfermé dans mon bureau pour qu’il écrive. Je venais l’aider avec la guitare, parce Jacques ne savait pas mettre en musique. On était sur la même longueur d’onde autant que dans l’économie de mots.

Q  Dans «Il est 5 heures Paris s’éveille», d’où vient la flûte traversière ?

On n’arrivait pas à trouver ce petit truc aérien qu’on recherchait. Roger Bourdin, qui passait par là, trouvait ça plutôt joli. Wolfsohn lui a dit de jouer quelque chose. Il nous a fait ses solos en une prise.

Q  «L’opportuniste» en 1968, c’était votre façon de régler la chose politique ?

R  Pas vraiment, mais je dois reconnaître que ça fonctionne encore bien à notre époque.

Q  Aviez-vous le trac sur scène ?

R  Sûrement un peu, mais je n’ai plus ce souci depuis longtemps. Alors qu’au cinéma, il est resté à cause de la peur de ne pas me souvenir des dialogues. Du coup, c’est terrible, on ne joue plus.

Q  Côté cinéma, justement, avez-vous des projets?

Non... Mais si Albert Dupontel me propose un truc, même comme assistant, j’y vais. Lui, c’est le plus fort actuellement.

Q  Votre premier rôle marquant c’est dans «L’important c’est d’aimer» de Zulawski...

Andrzej n’était pas commode. Mais comme je ne suis pas un combattant, ça s’est passé à peu près bien. Il me disait : «fais ce que tu as envie», alors qu’à Romy [Schneider], il lui a imposé cette scène de masturbation. Andrzej savait manipuler les gens. C’était dur de sortir de ce tournage.

Q  Et de «Sauve qui peut la vie» de Godard ?

C’était totalement différent. Il parlait peu et moi pareil. On recevait un papier nous disant d’aller sur le plateau. Je m’y pointais... Personne. «Il ne vient pas Jean-Luc?» On me répondait : «Non, il est au cinéma. Il apprend».

Q  Et le tournage de «Van Gogh», plutôt éprouvant, non, avec Pialat?

Lui, c’était le plus dangereux et le plus attachant en même temps [...]. Il a essayé de me déstabiliser. Il cassait près de moi des chaises en bois pour voir si je réagissais. Rien. Chacun jouait son jeu. Mais à cette période, j’étais déprimé, car j’avais arrêté l’alcool. Je ne mangeais que des yaourts le midi. Pour Van Gogh, c’était bien d’avoir l’apparence que j’avais, mais j’ai eu du mal, oui.

Q  On vous a souvent qualifié de désinvolte, cela vous a-t-il affecté ?

Non. Je l’ai tellement entendu, que j’ai failli y croire. Au début, on disait même «je-m’en-foutiste». Mais quand on s’en fout, on ne fait rien. Or, j’ai fait pas mal de choses.

Q  Vous avez 75 ans, y a-t-il un âge où il faut s’arrêter ?

R  Oui, même si d’une certaine façon continuer maintient en vie.