Dans sa chambre transformée en studio donnant sur les collines aux alentours de Ramallah, Sarouna, 23 ans, mixe différemment depuis qu’elle a participé à «Electrosteen».

Des vedettes de l’électro palestinienne revisitent leur folklore

RAMALLAH — Effleurant des doigts la table de mixage, Sarouna fait surgir de temps à autre un chant lancinant au milieu des basses. Avec d’autres grands noms de la scène électro palestinienne, elle crée des morceaux en piochant dans le folklore local.

Le projet est né dans la tête de Rashid Abdelhamid, un producteur de cinéma. Épaulés par Sama Abdulhadi, considérée comme la première femme DJ palestinienne, ils ont réuni dix artistes venus des Territoires palestiniens occupés, de Haïfa (Israël), Londres, Paris ou Amman dans une villa à Ramallah, en Cisjordanie.

De cette résidence d’artistes qui a duré deux semaines en 2018 est né un album de 18 chansons, intitulé Electrosteen, contraction entre «électro» et «Falesteen», Palestine en arabe.

Chacun avec son univers musical, les artistes ont œuvré à partir de centaines de musiques traditionnelles palestiniennes enregistrées il y a une quinzaine d’années par le Centre des arts populaires, une organisation palestinienne basée à Ramallah.

Au début, face à ces morceaux issus du riche folklore local, «on ne savait que faire, on ne voulait pas les abîmer», confie en riant Sarouna, cheveux coupés à la garçonne et coton à capuche barré d’une inscription en arabe : «Fabriqué en Palestine».

«J’écoutais, j’écoutais, puis je prenais un petit bout de la musique, je l’intégrais au logiciel et je posais un rythme dessus, semblable à celui de la musique, mais aux accents plus électro», explique cette Palestinienne de 23 ans.

«Parfois j’ajoutais du qanoun», un instrument à cordes pincées qui ressemble à une harpe couchée que le musicien pose sur ses genoux.

Entre les murs de son studio qui surplombe la mer à Haïfa, dans le nord d’Israël, Bruno Cruz, l’un des artistes ayant participé à l’album, mixe sous des dizaines d’affiches, reliques de ses multiples concerts dans la région ou en Europe depuis la fin des années 90.

Souvenirs d’enfant

«Je cherchais déjà à faire ce genre de mélange», raconte l’artiste arabe israélien. Mais «là, toute la question des droits sur les chansons était réglée», car le Centre des arts populaires les a mises à la disposition d’Electrosteen.

En écoutant les chansons, il a reconnu des rythmes familiers, des chants ressemblant à ce que sa grand-mère et sa tante scandaient quand il était enfant, tout en découvrant un héritage plus riche encore, variant d’une région à l’autre.

«Chaque endroit a une histoire qui lui est propre, même si, à la fin, tout ceci constitue le folklore palestinien», fait remarquer le musicien de 35 ans.

Lui a choisi d’incorporer dans l’un de ses morceaux la voix d’un homme qui interpelle le public, comme c’est la coutume lors des célébrations et des mariages palestiniens. La chanson dont il s’est inspiré date des années 50. Elle a été enregistrée à Salfit, près de Naplouse, dans le nord de la Cisjordanie occupée.

«Il y a une connexion étrange entre la musique traditionnelle palestinienne et le breakdance ou le hip-hop, avec un MC qui chante et nomme les gens présents dans la salle», explique Bruno Cruz.

Il replie sa main pour former un micro imaginaire, mimant un animateur lançant la fête lors de noces palestiniennes.

Difficile, parfois, de reconnaître la musique originale, tant les artistes d’Electrosteen y ont ajouté leur marque. «Ce n’est pas un remix de chansons célèbres», prévient Rashid Abdelhamid, à l’origine du projet.

Dans sa chambre transformée en studio donnant sur les collines aux alentours de Ramallah, Sarouna, la benjamine du groupe, mixe différemment depuis qu’elle a participé à Electrosteen.

La danse aussi?

«Pourquoi j’irais prendre des créations européennes, auxquelles je ne me sens pas vraiment attachée?» s’interroge-t-elle, alors qu’«on a la chance d’avoir ce folklore».

«On va faire vivre ce patrimoine, pour qu’on ne l’oublie pas», assure-t-elle.

Et tant mieux si la redécouverte de ce patrimoine bouscule les idées reçues sur les Palestiniens.

«L’idée c’est de dire : “OK, nous les Palestiniens, on est pris dans un conflit, colonisés, entravés. Mais on fait de la musique et on aime s’amuser”», sourit Rashid Abdelahmid.

La Cisjordanie où a été enregistré l’album est un territoire palestinien occupé militairement par Israël depuis plus de 50 ans.

Pour Rashid, comme pour les artistes qui ont participé à l’album, «tout est politique» quand on est Palestinien, qu’on le veuille ou non.

«C’est une musique nouvelle avec des accents de techno, avec du hip-hop, du dub, du reggae, qui peut être jouée dans des discothèques et des grands festivals dans le monde entier», s’enthousiasme Bruno Cruz, longue barbe noire et cheveux relevés en chignon.

«Elle va porter la cause palestinienne dans des endroits où l’Autorité palestinienne, le gouvernement palestinien n’arrivent pas à être entendus», souhaite-t-il.

Rashid Abdelhamid a déjà les yeux tournés vers la suite. Il aimerait ajouter de la danse à son futur projet et mélanger dabkeh, danse traditionnelle, et mouvements de hip-hop.