La carillonneuse polonaise Malgosia Fiebig

Des hommages pop sur carillon

UTRECHT — Quelques jours après la mort de Charles Aznavour début octobre, les notes de «For me, formidable», l’un des tubes légendaires de ce monument de la chanson française, ont résonné dans un lieu inattendu: la plus haute tour d’église des Pays-Bas.

Interpellé par les sonorités uniques émanant du célèbre Domtoren (la tour Dom), en plein cœur de la ville étudiante d’Utrecht, un passant s’est empressé d’enregistrer la musique de ce carillon. La vidéo postée sur Twitter est rapidement devenue virale, partagée par de nombreux fans de Charles Aznavour dans le monde entier.

«Quand un musicien meurt, je joue une sorte d’hommage», à l’aide des cloches du carillon, a expliqué auprès de l’AFP la musicienne Malgosia Fiebig, première femme carillonneuse du Domtoren en plus de trois siècles.

Cette Polonaise a été nommée en 2011 pour officier à quelque 80 mètres de haut dans cette tour vieille de plusieurs centaines d’années. Elle est la 17e carillonneuse de la ville d’Utrecht et a décidé de rendre hommage aux artistes récemment disparus à l’aide de son instrument dont l’art s’est raréfié, notamment pour le populariser.

La musicienne a ainsi joué les mélodies mondialement connues des chanteurs Prince, David Bowie, Whitney Houston ou encore du DJ suédois Avicii.

Quand une star de la chanson décède, «nous entendons à la radio plus de chansons de cet artiste. Je peux réagir très vite (...) et je suis capable de jouer ces chansons en quelques jours. Je le fais souvent», explique Mme Fiebig.

Célébrité locale

Elle a acquis une renommée nationale en rendant une série d’hommages au dessinateur néerlandais Dick Bruna, le père du célèbre lapin blanc Miffy, décédé en 2017. Son héroïne aux traits minimalistes a notamment eu droit à plusieurs adaptations télévisées.

Ces hommages «sont un peu pour moi, mais aussi pour les gens qui marchent dans la rue. J’espère qu’ils entendront la musique et qu’ils feront le lien...», dit la musicienne.

Pour Christiaan Winter, président du centre national néerlandais des carillonneurs, le carillon «est bien sûr l’instrument numéro un à jouer lors d’évènements d’actualité» tels que le décès d’une personne célèbre. «C’est un instrument qui peut informer tout un centre-ville, à travers le langage de la musique, de quelque chose en cours», a-t-il estimé auprès de l’AFP.

Bien que passionnée, Malgosia Fiebig admet qu’il n’est pas toujours facile de jouer de la musique moderne sur un instrument datant de 1664 et comprenant 50 cloches de tailles différentes.


« Quand un musicien meurt, je joue une sorte d’hommage, à l’aide des cloches du carillon »
Malgosia Fiebig, carillonneuse du Domtoren

Les carillons, souvent vieux de plusieurs siècles, trouvent leur origine en France, en Belgique et aux Pays-Bas, où le premier instrument du genre a été installé en 1652. Il en existe aujourd’hui plus de 600 dans le monde, selon une liste établie par la Fédération mondiale du carillon.

L’instrument possède un grand nombre de cloches en bronze, dont certaines pèsent jusqu’à deux tonnes, fixées à des poutres en bois. Le carillonneur doit ensuite abattre ses poings fermés sur les touches de l’instrument. «Une activité très physique», comme le décrit Malgosia Fiebig.

Les cloches les plus lourdes sont reliées à des pédales. Il est possible de «frapper» jusqu’à six cloches à la fois pour créer un son unique.

Remis au goût du jour

La tâche est d’autant plus compliquée que certaines chansons se prêtent à être jouées sur un carillon, tandis que d’autres ne rendent pas de résultat satisfaisant.

«Par exemple, une chanson comme Purple Rain de Prince fonctionne bien mais une autre de ses chansons, Kiss, ne rend pas bien du tout... C’est impossible de créer du funk sur un carillon», sourit Malgosia Fiebig.

Au cours des sept dernières années, la musicienne explique avoir essayé de rendre cet instrument ancien plus accessible aux auditeurs modernes. «J’ai l’impression que jouer de la musique pop permet de toucher un grand nombre de personnes», dit celle qui tente de convaincre le grand public que «le carillon, c’est un instrument cool !»

Mme Fiebig consacre une place particulière à la chanson française dans ses hommages, un style qu’elle «adore» et qu’elle a souvent écouté à la radio polonaise en grandissant.

Lorsque le chanteur français d’origine arménienne Charles Aznavour est mort à l’âge de 94 ans, le 1er octobre, Malgosia Fiebig a «rapidement décidé» d’interpréter un morceau à sa mémoire.

«En quelques jours, j’avais choisi trois chansons. Je les ai jouées un vendredi après-midi», explique-t-elle, offrant un hommage unique aux habitants d’Utrecht.