Le Néo-Zélandais Graeme Allwright dans un studio parisien en 1978.

Décès de Graeme Allwright, l’âme des protest singers en France

PARIS — Chanteur humaniste au parcours atypique, Graeme Allwright, décédé dimanche à l’âge de 93 ans, a fait découvrir les protest singers américains aux Français, en adaptant Pete Seeger, Woody Guthrie ou Leonard Cohen dans la langue de Molière.

«L’impact positif d’une chanson peut être extraordinaire. Il me donne de l’espoir, et la foi pour tenir face aux injustices, aux guerres, aux famines, à l’indifférence qui s’installe», confiait-il en 2014 au journal La Croix.

Né à Wellington, en Nouvelle-Zélande, le 7 novembre 1926, Graeme Allwright a découvert le jazz, les crooners et le folk en écoutant les programmes radio de la base militaire américaine installée dans la capitale néo-zélandaise.

À 22 ans, il obtient une bourse pour suivre des cours de théâtre à Londres.

Le jeune homme est recruté par le prestigieux Royal Shakespeare Theatre. Mais, amoureux de Catherine Dasté, il décline l’offre et le couple part s’installer en France, près de Beaune.

Graeme Allwright exerce une multitude de métiers : ouvrier agricole, apiculteur, machiniste et décorateur pour le théâtre, professeur d’anglais, maçon, plâtrier, vitrier...

Le Néo-Zélandais, qui ne connaissait pas un mot de français, y apprend peu à peu la langue de Molière et les subtilités de son argot, qu’il utilisera abondamment dans ses adaptations.

Hymnes de mai 68

À mesure que son français s’améliore, il renoue avec la scène, jouant notamment dans la troupe de Jean-Louis Barrault. Ce n’est qu’à 40 ans qu’il se lance dans la chanson.

«L’idée a peut-être germé dans mon esprit lorsque j’ai interprété quelques chansons de Brassens et Ferré, au cours d’une tournée avec une pièce de Brecht trop courte. Après un travail de moniteur dans un hôpital psychiatrique, j’ai pris ma guitare et je suis parti chanter des folksongs américaines et irlandaises au cabaret de la Contrescarpe [au cœur du Quartier Latin à Paris], sept soirs sur sept pour des clopinettes», a-t-il raconté.

La chanteuse Colette Magny remarque sa voix, teintée d’une pointe d’accent, et le présente à Marcel Mouloudji, qui lui conseille d’écrire une trentaine d’adaptations et produit son premier 45 tours Le trimardeur (1965).

Son répertoire contestataire, antimilitariste et profondément humaniste, puisé chez les protest singers, résonne avec les aspirations de la jeunesse française de l’époque.

Petites boîtes (adaptation de Malvina Reynolds), Jusqu’à la ceinture (Pete Seeger), Qui a tué Davy Moore? (Bob Dylan), Johnny (texte original) et surtout Le jour de clarté (Peter, Paul & Mary), son plus grand succès, deviennent des hymnes de mai 68.

Touché par Cohen

En 1973, il va voir Leonard Cohen à L’Olympia et en ressort profondément touché par le mysticisme et la sensualité du Canadien, dont il adapte de nombreux textes (Suzanne, Les sœurs de la miséricorde...)

Les salles de ses propres concerts sont pleines et Graeme Allwright se pose alors en principal concurrent d’Hugues Aufray, autre importateur du folk en France.

Mais le succès l’effraie. Se sentant dépassé, celui qui est aussi connu pour Sacrée bouteille prend ses distances en parcourant l’Égypte, l’Éthiopie, l’Amérique du Sud et surtout l’Inde.

Entre deux voyages, il rentre en France où il reprend ses concerts. En 1980, il partage la scène avec Maxime Le Forestier, pour une tournée dont les bénéfices sont reversés à l’association Partage pour les Enfants du Tiers-Monde.

Il continue également d’enregistrer. Dans les années 80, il revient d’un voyage à Madagascar avec des musiciens qui donnent une nouvelle tonalité à sa musique.

Depuis 2005, les concerts du chanteur aux pieds nus, qui continuait de sillonner l’Hexagone malgré son âge avancé, commençaient par un rituel immuable : une vibrante Marseillaise qu’il avait «adaptée» avec des paroles pacifistes. «Pour tous les enfants de la terre / Chantons amour et liberté», entonnait-il...