Cardiologie orchestrale

À partir de cinq arythmies cardiaques, le compositeur Gilles Bellemare et le cardiologue François Reeves ont imaginé Cœur, un poème symphonique en cinq mouvements pour chœur et orchestre, qui sera la pièce centrale du premier concert de l’année de l’OSQ.

Le cœur est au centre de la mécanique corporelle et lorsqu’il se dérègle, la vie se met sur pause. S’il se serre ou s’emballe, il devient un puissant indicateur de ce qui se bouscule en nous. Pas étonnant qu’on le cite dans la vaste majorité des œuvres littéraires, lyriques et théâtrales.«En art, on parle souvent du cœur émotif, du cœur comme siège de l’amour et de la haine, mais le cœur physique, l’organe, n’a pas vraiment été abordé», expose le compositeur Gilles Bellemare.

Au-delà du fameux «boum, boum», le cœur a pourtant beaucoup à dire, dans une langue complexe et secrète, mal connue des quidams, mais maîtrisée par les cardiologues qui l’auscultent inlassablement.

Le chœur de l’OSQ

En écoutant une sténose mitrale ou une autre pathologie particulièrement rythmée, le Dr François Reeves se surprenait à avoir envie de compléter la cadence avec des orchestrations. Les différentes arythmies inspiraient des pièces musicales au cardiologue mélomane. «Mon père m’a élevé avec Wagner, Bruckner, Brahms, j’ai entendu tous les opéras de Wagner avant d’avoir 10 ans», indique celui qui gratte sa guitare de temps en temps, mais qui n’est jamais devenu musicien.

«La cardiologie est la plus musicale des sciences médicales, parce que tu es toujours en train d’écouter et qu’un cœur dit un milliard de choses», note-t-il toutefois. Au fil de discussions avec Gilles Bellemare, qui a étudié au conservatoire de Trois-Rivières en même temps que son épouse, un projet musicocardiologique naît.

«Je pensais à un concerto de piano, mais Gilles m’a convaincu que je pourrais exprimer plus de choses avec un chœur», indique le Dr Reeves.

Le cadiologue François Reeves et le compositeur Gilles Bellemare en séance de travail pour Les mouvements du coeur

Les deux hommes se mettent à écouter des bruits de cœurs sur YouTube, Gilles Bellemare sort ses feuilles de musique et François Reeves se laisse convaincre de composer des poèmes. Ceux-ci deviendront les paroles de l’œuvre pour chœur et orchestre qui est en train de naître. «On faisait ça en dilettante, les fins de semaine», se souvient le duo.

Le cardiologue a alors reçu un appel du chef Alain Trudel, qui souhaitait lui rendre hommage avec l’Orchestre symphonique de Laval dans le cadre d’une série sur les personnalités lavalloises. Les astres étaient alignés. L’œuvre de 35 minutes, à laquelle le maestro a décidé d’accoler des airs connus d’opéras de Verdi, voit le jour en décembre 2015. C’est ce programme qu’il reprendra le 1er février, avec l’Orchestre symphonique de Québec et le Chœur de l’Orchestre symphonique de Québec.

La tournée d'un cardiologue

L’œuvre baptisée simplement Cœur comprend cinq mouvements et se veut la symbolisation symphonique de la tournée d’un cardiologue. «On s’est aperçu que chaque maladie, chaque rythme, pouvait être associé à un patient. On a imaginé cinq chambres. D’un mouvement à l’autre, on est en présence d’un personnage différent, on accède à son histoire», indique le compositeur Gilles Bellemare.

De chambre en chambre, les thèmes abordés iront de la naissance à la mort. «La relation patient-médecin est basée sur la franchise. Les gens se confient, tout leur vécu entre en ligne de compte. Lorsqu’on est malade, on va toujours s’accrocher à quelque chose, à un souvenir fort, aux phases essentielles de la vie», souligne le Dr Reeves. L’hospitalisation et la maladie, malgré leur aspect dramatique, permettent d’entrer dans une zone pleine de sollicitude et d’humanité. «Je vois Cœur autant comme un hommage aux gens qui souffrent qu’au personnel soignant», note-t-il.

Le compositeur Gilles Bellemare

« En art, on parle souvent du cœur émotif, du cœur comme siège de l’amour et de la haine, mais le cœur physique, l’organe, n’a pas vraiment été abordé »
Gilles Bellemare, compositeur des Mouvements du cœur

Au début, Gilles Bellemare envisageait le projet comme un défi technique : il fallait déployer la structure musicale autour de l’arythmie qui caractérise la pathologie, puis arrimer le chœur et l’orchestre ensemble. «Puis toute la portée humaine est apparue. Les soubresauts du cœur touchent tout le monde. C’est un plaisir de savoir que les gens vont pouvoir s’identifier à la musique écrite aujourd’hui», expose-t-il. «Une personne sur trois aura un problème cardio-vasculaire au cours de sa vie», renchérit le Dr Reeves.

CINQ PATIENTS, CINQ POÈMES

Le chef Alain Trudel

Le chef Alain Trudel nous parle de la musique des cinq mouvements de Cœur.

  • Chambre 101 

Une jeune femme a une sténose mitrale, qui lui donne l’impression de revivre les palpitations, les contractions et l’halètement de l’accouchement. «Le chœur a le souffle court, il parle sur du rythme, puis une mélodie se construit, l’orchestre s’emballe.»

  • Chambre 103 

Un sportif, atteint d’une communication inter auriculaire, a des poussées d’essoufflement et de palpitations, jusqu’à ce que la visite d’un ami l’apaise. «On sent la fatigue, le malaise, l’attente, la douleur et aussi, une lueur.»

  • Chambre 105 

Vertiges, soubresauts dans la poitrine… Assailli par une syncope, un homme se rappelle le coup de foudre qu’il a eu pour sa femme et leurs longues nuits extatiques. Gilles Bellemare a composé une élégie, un long solo amoureux pour violon. «L’harmonie est très développée, il y a huit voix pour le chœur.»

  • Chambre 201 

Un homme mûr, extrêmement faible, souffre d’une insuffisance aortique. Son pouls est bondissant, il appréhende l’opération et repense à la mort de son père. Ce mouvement est le plus dépouillé et a été composé alors que le Dr Reeves venait de perdre son père et M. Bellemare, sa mère. «Il n’y a que du vibraphone, un peu de cordes et des flûtes, et ça commence juste avec des voix d’hommes.»

Chambre 203 

Un infarctus compliqué, une réanimation houleuse, la sensation de disparaître et de continuer à vivre qui se confondent. «Il y a un grand passage d’orchestre qui nous amène vers la crise, beaucoup de rythme, les cuivres sont très sollicités et le son du hautbois rappelle l’électrocardiogramme.»  Propos recueillis par Josianne Desloges

VOUS VOULEZ Y ALLER?

  • Quoi: concert Les mouvements du cœur
  • Qui: l’OSQ et le chœur de l’OSQ, sous la direction d’Alain Trudel
  • Quand: jeudi 1er février, 19h
  • Où: Grand Théâtre de Québec, salle Louis-Fréchette
  • Billets: 45,95 $ à 87,80 $ (23 $ pour les 30 ans et moins)
  • Info: 1 877 643-8131