Onze, Canox, 2Faces, T-Mo et B-Ice du collectif 83.
Onze, Canox, 2Faces, T-Mo et B-Ice du collectif 83.

83 : La force du nombre

Geneviève Bouchard
Geneviève Bouchard
Le Soleil
C’est parti de l’idée d’une tournée anniversaire célébrant des succès passés ; c’est devenu une reprise de parole en bonne et due forme. Quinze ans après son dernier album de chansons originales, le collectif 83 a fourbi de nouveau ses plumes pour créer Récidivistes, une collection hip-hop bien ancrée dans ses racines. Visiblement, le retour de la bande de la Rive-Sud était attendu.

Au lendemain de sa sortie, la semaine dernière, Récidivistes trônait au sommet du palmarès d’iTunes Canada. Devant l’album posthume du regretté Gord Downie et la nouvelle parution du populaire Francis Cabrel. De ça, Frédéric Auger (T-Mo) et Francis Belleau (2Faces), ne sont pas peu fiers.

«On est très content du résultat et de l’intérêt que ça suscite depuis le début, avance ce dernier. On sait qu’on avait quand même un noyau d’irréductibles, mais de savoir s’ils seraient encore là, ce n’était pas acquis nécessairement.»

La demande était pourtant bien là et se faisait entendre sur les réseaux sociaux, note Frédéric Auger, qui n’a, contrairement à certains confrères, jamais déposé le micro, lui qui porte toujours le flambeau de Taktika avec Simon Valiquette (B-Ice).

«Des gens nous écrivent régulièrement. Ils disent : “ça nous manque, le bon vieux son du 83”. C’est comme s’il y avait quelque chose qui n’est pas mort et qui refuse de mourir.»

De là l’idée de revenir à la base de ce qui a fait le succès du collectif au tournant du millénaire. T-Mo et 2Faces évoquent des sonorités «puristes» inspirées du boom bap des années 90. Les deux affirment dans la foulée une aversion pour les effets vocaux d’Auto-Tune.

«C’était le but à l’origine de se rapprocher musicalement de nos racines. On voulait évidemment être actuel dans le son, mais sans s’écarter de ce qu’on fait bien», résume 2Faces.

Faire sa part

Rassemblant les forces vives du rap de la Rive-Sud de Québec (de là son nom, une référence aux numéros de téléphone répandus dans ce coin de pays), le collectif 83 a fait grand bruit dans le hip-hop québécois au début des années 2000. Sur scène, certes, mais aussi avec un côté militant, dans une volonté de voir son art gagner du terrain dans les médias et sur les ondes commerciales.

On se souviendra bien sûr de l’intervention du groupe au gala de l’ADISQ en 2002. Celui-ci avait interrompu sans crier gare l’animateur Guy A. Lepage pour passer son message. Mais au-delà du coup d’éclat, les efforts de «défrichage» étaient constants sur le terrain.

Francis Belleau évoque notamment l’étiquette Explicit, qu’il a cofondée. «La première chose qu’on a faite, ç’a été une compilation pour mettre du monde sur la carte. Je pense que j’ai fait ma part pour le mouvement», souligne celui qui garde en mémoire la forte réaction qui a accompagné la formation du 83 à ses débuts.

«Je pense que c’est devenu plus fort que ce qu’on avait prévu, cite-t-il. C’est parti d’une chanson qu’on avait faite en collaboration. Ç’a eu tellement d’impact qu’on s’est dit qu’on en ferait 12. Quand l’album est sorti, on dirait que c’est devenu ça le noyau et que nos groupes et nos individualités étaient en périphérie. On se rendait compte qu’on était plus forts ensemble, donc on a toujours gardé ça en parallèle de 2Faces, de Taktika, de Onze et de tous les groupes. Ça s’est fait un peu tout seul.»

Ainsi est venue l’initiative de célébrer les 20 ans de Hip-hop 101. Frédéric Auger souhaitait offrir un «cadeau» aux fans demeurés fidèles au groupe, qui n’avait pas lancé d’album original depuis Dernier chapitre en 2004. Les récentes créations de Francis Belleau, qui avait repris du service en studio en vue d’un éventuel retour en solo, ont plutôt aiguillé le 83 vers un nouvel album original.

«Comme producteur, j’avais accumulé de mon côté beaucoup d’échantillons et d’idées de maquettes, décrit Belleau. Quand on a lancé le projet, j’en ai fait une trentaine en série. J’avais beaucoup de matériel. À un moment donné, ça prend de l’inspiration et du recul. J’en avais en masse. Ça n’a pas été long qu’on s’est ramassé avec une bonne quantité de trames sonores. Le reste en a découlé assez rapidement.»

Les deux rappeurs ont donc renoué avec leurs confrères B-Ice, Onze et Canox pour ficeler ce qui allait devenir Récidivistes, une proposition qui donne souvent dans l’ego trip — «tassez-vous, le 83 débarque!» rigole T-Mo —, mais qui saisit aussi l’occasion d’évoquer le décès d’un ami parti trop tôt ou d’inviter à regarder la capitale au-delà de son image de carte postale.

«Il y a des chansons qui vont plus puiser dans nos expériences personnelles. On réussit quand même à le faire sur un album où il y a cinq personnes», indique T-Mo, soulignant que quatre des cinq membres sont désormais pères de famille et que tout ce beau monde pratique un métier en dehors de l’industrie musicale.

«C’est pour ça qu’on dit que c’est un cadeau à nos fans, reprend-il. Ça demande quand même un effort de sortir de nos vies. Sans doute un peu moins pour B-Ice et moi, parce que Taktika continue. Mais pour les autres gars, c’est peut-être moins évident. Et on est cinq, ça demande plus de compromis, c’est plus de choses à concilier.»