L’une des photographies de Robert Frank observées lors d’une exposition à New York en 2016.

Mort de Robert Frank, monument de la photographie américaine

NEW YORK — Le photographe américain d’origine suisse Robert Frank, qui a influencé des générations de photographes avec son ouvrage «Les Américains» (1958), est mort au Canada lundi, à 94 ans, a confirmé mardi sa galerie new-yorkaise.

«Robert Frank a, tout simplement, changé la façon dont le monde regarde l’Amérique. Avec son œil pur et extraordinairement compétent d’immigrant, il nous voyait comme nous sommes», a déclaré son galeriste Peter MacGill, ami du photographe depuis plus de 40 ans.

L’annonce de sa mort a été accompagnée de nombreux hommages, notamment de photographes soulignant comment, avec ses clichés loin du rêve américain, il avait souvent transformé leur regard à jamais.

Et beaucoup rappelaient ce qu’avait dit de lui l’écrivain Jack Kerouac, qui avait préfacé Les Américains.

«Avec son petit appareil photo, qu’il élève et manipule d’une seule main, il [Robert Frank] a tiré de l’Amérique un triste poème, prenant sa place parmi les poètes tragiques de ce monde», avait écrit l’auteur de Sur la route avant d’ajouter : «À Robert Frank j’envoie ce message : vous avez des yeux.»

Sur la Route 66

Les Américains s’inscrivait dans la lignée de la Beat Generation, mouvement littéraire et artistique, où suivre l’instinct l’emporte sur les fondements des techniques du photojournalisme, où les photos sont comme happées et non plus cadrées.

Refusé par les éditeurs américains, l’ouvrage paraît d’abord en France en 1958 chez Robert Delpire. Il regroupe 83 photographies, sur plus de 28 000 (soit 700 pellicules) prises par l’auteur lors d’un voyage à travers 48 États américains.

Comme Kerouac, et d’autres écrivains de la Beat Generation, Robert Frank s’était lancé à l’aventure, vers l’ouest, le long de la fameuse Route 66, son Leica en bandoulière.

Entre avril 1955 et juin 1956, il avait photographié les mondaines new-yorkaises, les snacks bars, les routes, les Noirs dans les champs, les drive-in, etc. Le reportage subjectif était né.

«J’ai essayé d’oublier les photos faciles pour tenter de faire surgir quelque chose de l’intérieur», expliquait l’auteur pour qui primaient le sens de l’immédiateté et l’accent mis sur le point de vue du photographe.

Si Les Américains devait faire de Robert Frank un roi de la contre-culture, l’ouvrage fut fraîchement accueilli à sa sortie, souvent jugé déprimant et subversif, soulignant pauvreté, inégalités ou solitude, loin des images de l’Amérique triomphante. «Frank produisait un sentiment par images», a dit Walker Evans, autre monstre sacré de la photo, connu pour son travail sur la Grande dépression (autour des années 30) et qui allait beaucoup influencer Robert Frank.

Robert Frank en 2016

De la photo au cinéma

Né le 9 novembre 1924 à Zurich, dans une famille d’industriels juifs allemands, Robert Frank se passionne très jeune pour la photo, travaillant dans des labos à Zurich et Bâle dès 1940.

En 1947, il part vivre aux États-Unis, travaille comme photographe de mode et reporter pour des revues comme Fortune, Life ou Harper’s Bazaar. Mais il déchante vite : cet univers de frime et de fric n’est pas pour lui.

Il voyage, d’abord en Amérique latine, puis en Europe, notamment à Paris, qu’il adore. En 1953, il revient à New York. Refusant les commandes de revues, il obtient une bourse de la fondation Guggenheim qui lui donne la liberté de mener son travail à sa guise. Ce sera l’aventure des Américains.

En 1961, il présente sa première grande exposition à Chicago qui sera suivie par beaucoup d’autres.

Malgré tout, il décide de délaisser la photo pour le cinéma d’avant-garde : avec le succès, dit-il, il craint de «se répéter».

Son premier film, Pull My Daisy, sort en 1959, avec Delphine Seyrig. Il marquera, entre autres, le réalisateur John Cassavetes.

En 1972, il réalise un documentaire sur les Rolling Stones Cocksucker Blues. Le légendaire groupe britannique a réagi à sa mort mardi en le qualifiant de «visionnaire».

La décennie 70 est celle des épreuves : séparé de sa femme, avec qui il a eu deux enfants, il s’installe avec celle qui deviendra sa seconde épouse dans un coin reculé de Nouvelle-Écosse. Sa fille meurt en 1974 dans un accident d’avion au Guatemala tandis que son fils va sombrer dans la maladie mentale (il se suicidera au début des années 90).

Cela ne l’empêche pas de développer ses expérimentations formelles autour de l’image, là encore «repoussant les frontières de l’art cinématographique», selon Peter MacGill.

Il réalisera au total une vingtaine de films (dont des courts-métrage ou des clips) inspirés par l’art, le rock, l’écriture, son fils ou le voyage, comme This song for Jack (1983), Candy Mountain (1987) ou Paper route (2002).

Il revient plus ou moins à la photo par le biais de montages de clichés, de travail sur les négatifs ou les polaroids. «Je détruis ce qu’il y a de descriptif dans les photos pour montrer comment je vais, moi», résumait-il.

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LES GRANDES DATES DE ROBERT FRANK

9 novembre 1924 : naissance à Zurich (Suisse)

1940 : assistant chez un photographe de Zurich

1947 : débute dans la photo de mode à New York (États-Unis)

1948-1953 : voyages en Amérique du sud et surtout en Europe

1955 : lauréat d'une bourse Guggenheim qui va lui permettre de voyager librement pendant plus d'un an à travers les États-Unis, appareil photo en bandoulière

1958 : parution de l'album Les Américains, son chef-d'oeuvre, et rencontre avec Jack Kerouac, le romancier culte de la Beat Generation

1959 : son premier film (d'avant-garde) Pull my daisy

1961 : sa première grande exposition à l'Institut d'art de Chicago (États-Unis)

À partir de 1971 : s'installe dans un endroit sauvage du Canada, tout en continuant un travail très personnel, introspectif, sur le cinéma et la photo

2009 : expose à Paris, au Jeu de Paume