Dans l’excellent spectacle L’origine de mes espèces, Michel Rivard remonte le fil de ses souvenirs.

Michel Rivard: secrets de famille

CRITIQUE / Le propre d’un artiste est de se mettre à nu, au-delà de toute pudeur. Or, rarement en aura-t-on vu un le faire avec autant de vulnérabilité que Michel Rivard, vendredi soir, au Grand Théâtre. Dans son spectacle L’origine de mes espèces, le chanteur remonte le fil ténu de sa mémoire pour retrouver les pièces manquantes du puzzle de sa vie.

Clin d’œil au célèbre ouvrage de Charles Darwin sur la théorie de l’évolution, ce «théâtre musical en solitaire» se veut un récit autobiographique où Rivard étale au grand jour des tranches de vie, la sienne, bien sûr, mais surtout celles de ses parents, mariés par obligation pour sauver les apparences. Le cœur du spectacle gravite d’ailleurs autour d’une investigation menée sur ce père qui pourrait ne pas être le sien.

«T’as besoin de vérité pour écraser le doute», glisse Rivard, émouvant dans sa façon de raconter cette quête poético-humoristique, entre monologues et la dizaine de chansons de son plus récent album. Dans un décor minimaliste, avec une porte et un pan de mur qui fait office d’écran pour la projection de vieilles photos familiales, souvent volontairement floues, l’ex-leader de Beau Dommage se fait magnifiquement personnel pour toucher à l’universel.

La mise en scène de Claude Poissant, jumelée aux arrangements de Philippe Brault et du musicien Vincent Legault (présent sur scène), procure l’écrin parfait pour mettre ce déferlement de secrets de famille qui ramène chaque spectateur à sa propre réalité.

Entre deux chansons, Rivard met magnifiquement à profit ses talents de conteur pour revisiter le livre de ses souvenirs. Son père manquant et sa mère «qui n’avait pas le bonheur facile», sont les anti héros de ses confidences. À 67 ans, le chanteur sent plus que jamais le besoin de faire la paix avec ces deux êtres mariés par obligation et qui auront joué le jeu des apparences toute leur vie.

Ses chansons expriment avec émotion de grands pans de cette existence qu’il aurait voulu autre, mais avec laquelle il aura appris à faire la paix. Dans Tombé du ciel, il évoque sa venue au monde, lui le fruit d’un «accident de l’amour». Dans Le sourire immense des amoureux, il constate cruellement le vide émotionnel entre ses parents. Ce qui m’a manqué/C’est vous deux.

On imagine le petit Michel, à 6 ans, dans l’émouvant Un soir de semaine en 57, alors que sa mère attend son père accroché à la taverne ou ailleurs, allez savoir, et que lui, «le bon p’tit gars», a «mal aux choses qu’il ne comprend pas».

Malgré les récriminations à l’égard de ses géniteurs, purs produits d’un héritage catholique écrasant, on sent dans les mots de l’artiste qu’il les a aimés à sa façon. Impossible de rester de marbre lorsqu’il entonne Maman Mélancolie où il défend bec et ongles cette mère rabrouée par une directrice de chorale en raison de sa voix jugée déficiente. Ma mère faussait pas/Elle chantait juste/Elle chantait juste pour moi.

À peine la dernière note de Ramenez-moi dans ma ruelle envolée que la foule de la salle Octave-Crémazie s’est levée d’un trait pour clamer son admiration devant ce spectacle d’exception. En guise de remerciements, Rivard a livré avec Tant pis si c’est une valse, une œuvre sur laquelle plane un parfum de fin de carrière, lui qui a avoué souffrir de sarcoïdose, une maladie pulmonaire qui l’amène à prendre de la cortisone «en format Costco».

Dans cette chanson, Rivard appréhende le jour où il ne lui restera plus «que le souffle d’un oiseau». 

Tant pis si c’est une valse/ Qui joue dans ma tête/ Au moment du départ/ Tant pis si c’est une valse/ J’irai valser plus loin/ À l’abri des regards.

Des supplémentaires de L’origine de mes espèces auront lieu pour les 3 et 4 avril 2020.