Melody Gardot à son premier passage sur une scène de la capitale, au Grand Théâtre, à l’été 2016
Melody Gardot à son premier passage sur une scène de la capitale, au Grand Théâtre, à l’été 2016

Melody Gardot : La douceur dans l'épreuve

Geneviève Bouchard
Geneviève Bouchard
Le Soleil
Melody Gardot était en pleine production de son nouvel album, Sunset in the Blue, attendu vendredi, quand la pandémie a frappé au printemps dernier. Ç’a bien sûr compliqué les choses pour une artiste américaine résidant maintenant à Paris, dont l’équipe travaillait entre Londres et Los Angeles. Dans un souci de briser l’isolement, la jazzwoman a ajouté une contrainte au processus en tendant la main à des musiciens et des mélomanes des quatre coins du monde. De près d’une cinquantaine de pays, ils ont répondu présents.

Lancée en juin, la pièce From Paris With Love nous est arrivée comme un baume dans la première vague de COVID-19 : un clip en noir et blanc rassemblant des musiciens qui ont pu télécharger une partition et qui ont formé à distance un orchestre et des fans qui rappellent que même en quarantaine, on n’est pas si loin les uns des autres.

«Comme l’album n’était pas terminé, il y a eu ce projet de faire un truc totalement inattendu. Dans le jazz comme dans la musique classique, il y a vraiment cette idée de jouer ensemble. On a décidé de le faire, mais autrement», note l’autrice-compositrice-interprète.

Melody Gardot salue le travail de son équipe et de sa compagnie de disques, Universal, qui ont encouragé l’initiative et du même coup offert un soutien financier à un organisme aidant le personnel soignant à Paris. Elle souligne aussi l’effort bénéfique qui a permis à des artistes de renouer avec leur pratique pendant que les scènes étaient fermées à cause du coronavirus.

«Ç’a été un boulot énorme pour les ingénieurs de son à Los Angeles. Ils ont réussi et on a pu sortir le morceau comme ça, pour justement donner de l’espoir et briser ce silence assourdissant dans la musique et dans tous les métiers artistiques. Ils étaient tous en train de pourrir dans leur coin. Nous sommes censés, comme les athlètes, faire des trucs régulièrement. C’est très important [pendant la pandémie] de rester à la maison. Ce n’est pas ça la discussion», exprime celle qui comprend certes la nécessité de respecter les consignes sanitaires, mais qui s’est néanmoins sentie un peu comme une enfant en punition pendant le confinement.

«On était tous là, séparés, déprimés, décrit-elle. Pour nous, la musique, c’est plus important que la bouffe, parce que c’est ça qui nous nourrit. Moi, je préfère avoir une journée sans pain qu’une journée sans musique.»

Difficultés

Les épreuves, Melody Gardot connaît. Victime à la fin de l’adolescence d’un accident de vélo qui l’a clouée pendant des mois sur un lit d’hôpital, elle a subi plusieurs traumatismes et elle a dû réapprendre à effectuer les gestes les plus simples du quotidien. Elle vit encore avec des conséquences de cette collision avec une camionnette, notamment cette hypersensibilité à la lumière qui fait qu’elle porte des verres fumés en quasi-permanence.

Les difficultés liées à la création musicale en confinement et sur deux continents, la musicienne ne les nie pas, mais elle les a prises avec un grain de sel. «Normalement, un album, on le termine en une dizaine de jours. Là, ç’a duré presque cinq mois», évoque Melody Gardot. Elle raconte ces scènes «à la Star Trek» pendant lesquelles le «capitaine» chef d’orchestre Vince Mendoza dirigeait de Los Angeles, à travers un écran, des musiciens installés à deux mètres les uns des autres au studio Abbey Road de Londres.

«Ça change l’acoustique, ça rend le son beaucoup plus indépendant, indique-t-elle à propos de cette distanciation. En général, les musiciens sont disposés de telle manière justement pour être rassemblés : on ne va pas entendre distinctement le premier ou le second violon. La distance donne un son plus individualisé, par rapport à l’idée habituelle de faire un truc plus près de l’aquarelle. C’était difficile à gérer, parce que c’était nouveau. Ce n’est pas pire ou mieux, c’est juste différent.»

Le décalage horaire n’avait rien non plus pour faciliter la vie de l’équipe. «Il y avait des gens à 4h du matin en studio à Los Angeles pour faire quelque chose en après-midi à Londres, ajoute Melody Gardot. Ce n’était pas physiquement facile. Et psychologiquement, on était tous déjà affectés par le contexte. De bosser à un moment où tu te sens crevé à cause d’une situation qui survient en dehors de ta fenêtre, ç’a été dur. C’était bien d’avoir quelque chose à faire. Mais je sens qu’il y avait quelque chose d’agaçant. Même si c’était plus lourd comme voyage pour arriver au sommet de la montagne, on y est arrivé quand même.»

Rien ne transparaît de ces difficultés sur Sunset in the Blue, un album d’une grande douceur. L’autrice-compositrice-interprète assimile ce constat à un rituel de beauté. «On sort pour dîner après deux heures de préparation, à se raser les jambes, à se faire les sourcils, à s’arranger les cheveux et machin, image-t-elle. Quand on se fait dire qu’on est belle, on répond juste : “merci”. On ne dit rien sur le temps que ç’a pris! On garde tout ça secret! Mais je suis contente si les gens qui écoutent ressentent ce côté effortless [sans effort]...»

Melody Gardot souffre d’une hypersensibilité à la lumière, conséquence d’un accident de vélo qui fait qu’elle porte des verres fumés en ­quasi-permanence.

+

UN DUO AVEC LE «GENTIL» STING

Portée par un amour du jazz, Melody Gardot a récemment exploré une veine plus pop en croisant le micro avec Sting sur le titre Little Something. Une rencontre «inattendue» orchestrée par le réalisateur Jen Jis. 

«Pour moi, c’était top, mais à vrai dire, ce n’est pas un genre de musique que j’ai l’habitude de faire. Disons que je suis plus Barbara qu’Ed Sheeran! rigole Gardot. Je lui ai demandé : “pourquoi tu ne veux pas gagner plus de fric en invitant Ariana Grande ou une autre vedette pop? Tu peux facilement vendre ce tube à quelqu’un...” Il m’a dit qu’il voulait que ce soit moi et personne d’autre. J’ai pensé qu’il était fou. Il a insisté, j’ai accepté et j’ai adoré.»

COVID-19 oblige, ce duo entre Sting et Melody Gardot a été enregistré à distance. «On s’est croisé pour la première fois pour faire de la promo en Italie, raconte la seconde. Sting est magnifique, c’est un gentleman. Il est généreux, il est doux… Bien sûr, il a beaucoup de talent. Mais c’est quelqu’un de vraiment spécial. Il est gentil comme un cœur. Ça m’apaise toujours de voir que ces artistes qui ont atteint un certain niveau, ils sont normaux. Il n’y a pas un os prétentieux dans son corps.»  Geneviève Bouchard

+

L'IMPORTANCE D'APPRENDRE

Native des États-Unis, Melody Gardot s’exprime dans un français impeccable. Elle saisit aussi l’occasion, sur son dernier album, de décliner son amour du Brésil en chantant en portugais. Pour celle qui a apprivoisé la guitare pendant sa convalescence, à la suite d’un accident de la route qui a failli lui coûter la vie, l’importance d’apprendre continuellement — des langues, des cultures, des instruments, etc. — s’avère primordiale. 

«On va peut-être se retrouver de nouveau en quarantaine. Si on peut trouver un moment pour continuer à lire, à écouter, à apprendre, à étudier... Dans toutes les possibilités de couleurs qu’on a, il faut chercher à devenir un kaléidoscope», résume la musicienne, qui voit ces enseignements comme autant de mains tendues.

«On ne doit pas rester dans notre coin et attendre que les autres viennent vers nous, estime-t-elle. Il faut faire cette danse avec la vie. Il faut aller vers les autres. La raison pour laquelle je veux apprendre, ce n’est pas juste parce que j’aime l’idée de lire Sartre ou Neruda dans le texte original. J’aime arriver partout dans le monde et sentir qu’on n’a pas de différences. Parce que moi, je ne vois pas de différence, à part que toi, tu dis “poisson” et que moi, je dis “fish”. Ça ne change pas l’objet.»  Geneviève Bouchard