Pour le sociologue et historien de l’art contemporain Maxime Coulombe, photographié ici au Musée national des beaux-arts du Québec, il faut apprendre à nous attarder aux souvenirs et aux émotions que les images font naître en nous.

Maxime Coulombe: Ceci n'est pas une image

Un musée peut représenter un endroit intimidant pour quiconque estime ne pas posséder les clés pour décoder et comprendre les œuvres mises en vitrine. Croyant que le plaisir à regarder une toile d’un grand maître relève d’une connaissance pointue du pedigree de son auteur, le visiteur se disqualifie d’office. Et si la solution pour jouir de la contemplation d’un Renoir ou d’un Botticelli n’était pas de s’abandonner à ses émotions, sans approche cartésienne?

Le sociologue et historien de l’art contemporain Maxime Coulombe le croit fermement. Avec son essai Le plaisir des images, le professeur au département des sciences historiques de l’Université Laval plaide pour une plus grande ouverture face aux souvenirs et aux émotions que les images font naître en nous. Freud lui-même avait tracé la voie en déclarant que certaines œuvres d’art exerçaient sur lui un «effet intense».

«Trop souvent, quand on entre dans un musée, on a l’impression de ne pas avoir les bons codes, de ne pas connaître la galerie des portraits et des artistes, soutient Maxime Coulombe. Quand on arrive devant l’œuvre, on est gêné. On regarde le guide du coin de l’œil. On censure le plaisir qu’on aurait à se confronter aux images. Pourquoi ne ferait-on pas avec les œuvres d’art comme on le ferait avec la littérature? On est capable de savourer un roman sans avoir besoin de connaître les détails de la biographie de son auteur.»

Pour les besoins de l’entrevue et de la photo, le rendez-vous avait été fixé au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ). L’endroit tout approprié pour discuter avec le jeune professeur de la force affective de l’image, si habile à exciter nos désirs et, parfois, à rappeler un manque à notre conscience. Car une toile, même rébarbative au premier coup d’œil, peut se transformer en un puissant révélateur de notre vie intérieure.

Le sociologue et historien de l’art contemporain Maxime Coulombe.

«Les images, pour moi, sont une affaire d’émotions, précise-t-il. Je ne serais pas en histoire de l’art si ce n’était de ça. Il existe une pudeur extrêmement grande [dans ce domaine] à aborder les émotions et le désir, une peur de montrer sa vulnérabilité. L’histoire de l’art a pour objectif de produire de la connaissance et elle le fait très bien. Ce qui cause problème, c’est que cette érudition est progressivement descendue au musée, si bien qu’on arrive si bien qu’on arrive dans une exposition et on ne comprend rien aux textes de présentation.»

Apaisant

Dans son livre, Maxime Coulombe rappelle pour l’anecdote une scène de la télésérie de Netflix, Marvel’s Daredevil, où le personnage principal, caïd de la mafia new-yorkaise, est en proie à une agitation intérieure lorsqu’il s’attarde sur une grande toile, un quasi monochrome blanc. L’œuvre, explique le gangster, lui fait ressentir toute la solitude qui l’habite. Et le galeriste de lui répondre : «Les gens me demandent comment nous pouvons exiger de tels montants pour des dégradés de blanc. Je leur dis que ce n’est pas la question du nom de l’artiste ou de la difficulté technique, ce n’est même pas une affaire d’art. Tout ce qui compte, c’est comment cette peinture vous fait sentir.»

Pour l’enseignant, cette toile, comme bien d’autres, aussi arides puissent-elles apparaître à première vue, peut être un puissant catalyseur émotif. «On est dans une image qui, même si elle est abstraite, possède la faculté de faire vibrer en nous notre propre mémoire et les émotions liées à nos souvenirs, parce que la plupart d’entre eux sont colorés par une émotion.»

L’enseignant relève d’ailleurs que les gens placent en haut de liste l’apaisement comme premier critère de fréquentation d’une institution comme le MNBAQ. «On ne dit pas que le musée doit être identitaire ou rebelle, on le veut apaisant. Parce que ça laisse monter les évocations en nous.»

Maxime Coulombe, Le plaisir des images