L’auteur et metteur en scène Philippe Soldevila signe le texte et la mise en scène de la pièce Maria et les vies rêvées, où évoluent Marilda Carvalho (au centre) et Agnès Zacharie (également conseillère artistique).

Maria et les vies rêvées: entre fiction et réalité

À l’ère des «fake news», des faits alternatifs et des images trafiquées numériquement, la frontière entre la réalité et la fiction est de plus en plus floue et poreuse. Plutôt que de succomber au découragement et au cynisme, Philippe Soldevila a choisi d’explorer les rouages du phénomène à travers une nouvelle création de fiction biographique, Maria et les vies rêvées.

«Quand on y pense, il n’y a pas grand-chose qui ne soit pas de la fiction biographique, explique l’auteur et metteur en scène. Mille questions se posent quand on rencontre une personne, sur ses craintes, ses angoisses, ses douleurs. C’est le côté théâtral. Les morceaux se mettent ensemble et la fiction permet d’arrondir les coins.» 

Ce travail de réflexion, amorcé dans le cadre du triptyque Les trois exils de Christian E., Le long voyage de Pierre-Guy B. et L’incroyable légèreté de Luc L., se poursuit avec Maria et les vies rêvées, en collaboration avec une amie de longue date, Agnès Zacharie, directrice artistique d’Ubus Théâtre, appelée à jouer ici le double rôle de conseillère artistique et de membre de la distribution.

Au cœur de la pièce, la comédienne d’origine brésilienne Marilda Carvalho, débarquée au Québec il y a une vingtaine d’années. Son «parcours bouleversant» est exposé graduellement sur scène à la faveur d’entrevues qu’elle passe avec deux directeurs de compagnies de théâtre. «Il y a deux Marilda, celle qui raconte l’histoire et celle qui la devient (Agnès Zacharie). C’est très éclaté. Il y a beaucoup de fantaisie et une grande liberté», explique Philippe Soldevila, dont l’alter ego se nomme Éric.

Le personnage est en crise, comme l’était le metteur en scène à l’époque où il avait reçu comme un coup de poing en plein front le long-métrage The Square, du réalisateur suédois Ruben Östlund, gagnant de la Palme d’or à Cannes en 2017.

«Je suis sorti de la projection dévasté. Je braillais presque. Je me suis identifié au personnage du galeriste (Claes Bang). Je me disais : “à quoi je sers, à quoi sert l’art, on fais-tu juste du théâtre esthétique”? Quand j’étais kid, j’avais la naïveté de penser que je pouvais changer le monde, mais je me demandais s’il n’y avait pas une manière de faire du théâtre plus utile, plus ouvert, qui travaille davantage à l’intégration.»

Théâtre thérapeutique

En amont du processus de création, le metteur en scène s’est rendu au Brésil et en Uruguay, en compagnie d’Agnès Zacharie et d’un autre comédien de la pièce, Henri Louis Chalem, prétexte à marcher sur les traces de Marilda Carvalho, filmée sur ses «lieux de mémoire», mais aussi à se familiariser avec le travail de l’un de ses maîtres à penser, Augusto Boal, fondateur du Théâtre de l’opprimé.

«Le théâtre de Boal se fait dans la rue, mais on n’a pas cette prétention. C’est un théâtre au service du peuple où l’on se sert de la fiction pour transformer la réalité», ajoute Agnès Zacahrie au sujet de l’écrivain et dramaturge décédé en 2009 à Rio de Janeiro.

Le théâtre de Boal, poursuit Philippe Soldevila, «donne la parole à des gens qui ne l’ont pas normalement». Son approche se décline dans la rue ou sur les lieux de travail. Des comédiens jouent une scène qui, reprise une seconde fois, permet à une personne du public de s’insérer dans son déroulement. «Le postulat de Boal consiste à travailler, à travers la fiction, à changer la réalité. C’est une forme de théâtre thérapeutique.»

Sentiment d’imposture

Confronté sur le terrain à cette forme d’art, «un gros sentiment d’imposture» a envahi le metteur en scène au regard des conditions de vie si différentes entre le Brésil et le Québec. «Ce ne sont pas des gens de théâtre qui jouent, mais des travailleurs sociaux. Eux sont engagés, moi je suis un bourgeois finalement.»

«On s’est tous sentis imposteurs. On est blancs, on a plus d’argent. Mais en bout de ligne, on vit aussi des oppressions sauf que ce ne sont pas les mêmes», renchérit Agnès Zacharie en songeant à la présence envahissante des nouvelles technologies et à la surconsommation, mais aussi au sort réservé aux autochtones et aux immigrants.

En cela, «puisqu’on ne peut pas faire du théâtre politique sans poser un geste politique», plusieurs activités satellites se dérouleront au Périscope en marge de la présentation de Maria et les vies rêvées. Que ce soit dans le foyer de l’établissement ou à bord de l’autobus d’Ubus Théâtre, stationné tout près, le public est invité à visiter des expositions et assister à des projections de vidéos portant sur les parcours de vie d’immigrantes, d’autochtones et de travailleuses de Québec.

Maria et les vies rêvées est à l’affiche au Périscope, du 12 au 30 mars.