L’installation L'Atelier, de la grandeur d’une maisonnette, est remplie de cannages empilés débordant de peinture.

Marc Bellemare acquiert une partie de Canadassimo

EXCLUSIF / Le collectionneur et avocat Marc Bellemare achète L’Atelier, une partie de la colossale installation Canadassimo de BGL présentée à la Biennale de Venise en 2015. La transaction s’élève à 220 000 $, mais pour les parties concernées, il s’agit de bien plus qu’une simple transaction financière.

L’installation, de la grandeur d’une maisonnette, est remplie de cannages empilés débordant de peinture. Le réjouissant et dégoulinant délire, truffé d’objets récupérés et de traces laissées par un créateur compulsif, a été créé pour la Biennale de Venise, puis présenté à la Manif d’art au Musée national des beaux-arts du Québec à l’hiver 2017. 

C’est là, après avoir financé la production d’une vidéo à Venise et l’avoir observée dans les catalogues, que Marc Bellemare a eu le coup de foudre pour l’œuvre. «Elle est très colorée, très percutante. C’est un assemblage qui, à mon avis, est fascinant. J’ai été séduit. C’est là que j’ai décidé de l’acheter», relate le collectionneur, qui avait BGL dans sa mire depuis quelques années.

«Je crois que ce sont des artistes parmi les plus importants de leur génération, affirme-t-il. BGL va continuer sur sa lancée pour des décennies et je veux contribuer à cet effort-là comme collectionneur. Tant qu’à acheter, je voulais acheter quelque chose de significatif.»

Voilà maintenant 25 ans que l’avocat et ex-ministre de la Justice bâti sa collection, composée principalement d’œuvres d’artistes québécois (Borduas et Riopelle, entre autres) réalisées dans les 1940 à 1980. Malgré l’importance de la somme avancée pour L’Atelier, il ne s’agit pas du plus gros montant payé par Marc Bellemare pour une œuvre d’art. «J’ai fait des dons au Musée national [des beaux-arts du Québec] qui allaient pas mal plus au-dessus de ça», note-t-il, rappelant aussi qu’il investira un montant semblable pour construire L’Autoportrait de Jean-Pierre Raynaud, qui viendra remplacer Dialogue avec l’histoire, la sculpture de cubes blancs détruite par la Ville de Québec.

De gauche à droite : Sébastien Giguère, Johanne Tremblay, Abdelilah Chiguer, Norbert Langlois, Marc Bellemare, Jasmin Bilodeau et Nicolas Laverdière

«Tout un uppercut»

Jasmin Bilodeau, Sébastien Giguère et Nicolas Laverdière, qui forment le collectif BGL, sont évidemment sur un nuage. 

«On voulait rendre L’Atelier autonome, le faire voyager. La vente, on n’y croyait pas trop. Et c’est Norbert [Langlois, de la Galerie 3] qui nous a fait y croire, indique Nicolas Laverdière. Ça a été une surprise étonnante, émouvante. Que ce ne soit pas une institution, ça nous a donné tout un uppercut.»

Pour le collectif de Québec, il s’agit, de loin, de la plus grosse vente effectuée auprès d’un collectionneur. «Ça va être notre ami pour la vie. Même que si on a des problèmes juridiques, c’est lui qu’on appelle», souligne Jasmin Bilodeau.

Le geste touche d’autant plus les artistes qu’il s’agit d’une oeuvre «d’art brut», qui n’est «pas trop tendance». «C’est un plaidoyer pour la poésie de la matière, de la couleur, de la peinture. C’est très archaïque et artisanal», soulignent-ils.

BGL a mené à bien des projets d’art public de très grande envergure, dont La vélocité des lieux, à Montréal-Nord. «Un montant de 220 000 $, dans une œuvre d’intégration à l’architecture, ça arrive assez souvent, mais il y a un comité, plein de compromis techniques, un endroit spécifique à occuper. Là, c’est du BGL pur», souligne Nicolas Laverdière.

Sur une main

À la Galerie 3, les copropriétaires Norbert Langlois et Abdelilah Chiguer mesurent tout juste l’impact de cette transaction, pour eux, exceptionnelle. «Une vente comme ça en art actuel, à un particulier, ça se compte sur une main dans une année au Québec», évaluent-ils.

Pour ajouter à la magie de l’affaire, lorsque M. Bellemare a parlé de ses intentions aux galeristes l’hiver dernier, «dans la même soirée, un deuxième collectionneur qui vient aussi de Québec était intéressé [à acheter L’Atelier]», raconte M. Chiguer.

Les galeristes ont pris le temps d’approfondir le travail de BGL, leur historique de ventes et leur positionnement dans le marché de l’art actuel avec le collectionneur avant de s’entendre sur un montant.

«Quand on mentionne à des amis proches qu’on a vendu l’œuvre, ils nous demandent à quel musée. De savoir que c’est un collectionneur privé, ça nous positionne dans le marché de l’art actuel», explique M. Chiger. «Ça amène du respect des institutions, des artistes, de tout le milieu. On met beaucoup de l’avant le plaisir et l’amitié [à la Galerie 3], ce sont nos valeurs, ça va toujours être là. Mais en arrière, on travaille», renchérit M. Langlois.

Plusieurs sculptures de format domestique inspirées de L’Atelier ont d’ailleurs trouvé preneurs. «On n’avait pas de galerie à Québec et je ne crois pas qu’il y en avait une intéressée par nos affaires, indique Jasmin Bilodeau, de BGL. Ils [MM Langlois et Chiguer] ont eu de l’audace. On prend pour acquis que Québec n’est pas ouvert à l’art contemporain, mais c’est peut-être juste une question de propositions.»

Canadassimo (L’Atelier), 2015-2017. Installation, bois récupéré, acrylique, objets et matériaux divers, boites de conserve.

Une œuvre à faire voyager

Avec son haut plafond et sa superficie, L’Atelier de BGL n’est évidemment pas de format domestique. «Je ne la mettrai pas dans mon salon! , illustre Marc Bellemare, qui vient de l’ajouter à sa collection. On va la faire tourner, ça va être de l’art public. Cette œuvre-là va se promener un peu partout dans le monde.» Il s’agit d’un nouveau paramètre à apprivoiser pour le collectionneur, dont une dizaine d’œuvres sont actuellement prêtées à des musées qui s’occupent de les montrer et de les protéger. Avant l’acquisition, il était d’ailleurs déjà établi que L’Atelier ferait partie d’une exposition rétrospective de BGL au Museum London en Ontario à l’été 2018. 

«Je crois que cette œuvre-là peut être montrée non seulement dans les musées, mais dans l’espace public aussi, indique M. Bellemare. Dans la tour de la Bourse à Montréal, par exemple, il y a un grand hall où souvent d’immenses tableaux, d’envergure muséale, sont exposés.»

Le collectionneur entend explorer des avenues en Europe et un peu partout en Amérique, mais il est important, selon lui, qu’il y ait davantage d’art actuel dans l’espace public à Québec même. «Il n’y a pas que le Château, les remparts et la Citadelle. Va falloir un moment donné qu’on arrive dans la modernité, dans l’actuel, et qu’on montre des œuvres qui sont beaucoup plus récentes, plaide-t-il. Si on veut accoter des villes comme Chicago, Bordeaux, Paris, Mont-réal, on a du retard. On pourrait faire beaucoup plus que ça.»

Parmi les endroits possibles, il pense notamment au Complexe G et aux autres grands édifices qui accueillent des ministères ou des entreprises. «Il y a des espaces de grande dimension qui pourraient accueillir des œuvres d’art actuel que les gens verraient en allant travailler, rêve-t-il. Plus les gens vont les voir, plus les gens vont s’approprier les œuvres.»

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Riche, BGL?

Avec l’annonce de la vente de l’installation L’Atelier au coût de 220 000 $, on pourrait croire que BGL roule sur l’or. Que nenni. «C’est un stress permanent, on n’a pas encore trouvé l’autonomie [financière] et après [la Biennale de] Venise, on a vécu à crédit, indique Nicolas Laverdière. C’est comme aller aux Olympiques. On aurait gagné le Lion d’or, ça n’aurait peut-être pas été pareil.» Le Musée national des beaux-arts du Canada a démontré son intérêt pour acquérir Le Dépanneur, un autre morceau de l’installation Canadassimo, sitôt la Biennale de Venise terminée, mais a pris son temps pour conclure la transaction de 185 000 $. «Sur ça, c’était entendu qu’on rembourse des frais de production inhérents à l’œuvre», indique Jasmin Bilodeau. La vente du Dépanneur les a aider à quitter leur minuscule atelier encombré et d’amorcer des travaux dans une ancienne boulangerie du quartier Saint-Sauveur pour aménager un espace plus fonctionnel. Celle de L’Atelier leur permettra de se remettre à flots et de commencer à créer de nouveaux projets.