Le tableau <em>Mi-figue, mi-raisin</em> du parcours déambulatoire <em>Manque(s)</em>
Le tableau <em>Mi-figue, mi-raisin</em> du parcours déambulatoire <em>Manque(s)</em>

Manque(s) : de l’importance de (re)connecter

Geneviève Bouchard
Geneviève Bouchard
Le Soleil
CRITIQUE / Après six mois de congé forcé, le théâtre reprend enfin tranquillement ses droits la capitale. Premier Acte a reparti le bal mardi avec Manque(s), un spectacle déambulatoire en quatre tableaux et autant d’univers offrant un écho à notre récente période d’isolement et à notre indéniable besoin de (re)connecter. Avec nous-mêmes et les uns avec les autres.

Le Théâtre Escarpé aurait dû présenter sa création Food Club le printemps dernier à Premier Acte. La pandémie lui a coupé l’herbe sous le pied à 10 jours de la première. Plutôt que de revoir la proposition afin qu’elle devienne conforme aux nouvelles normes sanitaires (l’ensemble, nous dit-on, aurait souffert du compromis), la compagnie a pondu en deux mois et demi le spectacle extérieur qui ouvre la saison du théâtre de l’avenue de Salaberry.

Le tableau <em>Bleu Renée</em> du parcours déambulatoire <em>Manque(s)</em>

Quatre mini pièces mises en scène par Samantha Clavet et signées par un collectif d’auteurs prennent ainsi vie aux abords du bâtiment : dans une ruelle, dans le stationnement adjacent, dans un escalier de secours et dans le parc Lockwell, juste en face. Bien loin d’avoir l’ampleur ni les moyens d’une activité comme Où tu vas quand tu dors en marchant…?, les efforts scénographiques font mouche, ici.

Un seul tableau de Manque(s) s’avère directement ancré dans la pandémie. Utilisant judicieusement l’espace vertical d’un escalier de secours, Mi-figue, mi-raisin nous amène ainsi à la rencontre de trois voisins qui vivent bien différemment leur confinement, entre l’accro du Purell qui stocke provisions et papier de toilette dans son «bunker» et le misanthrope qui profite du fait que tout le monde est encabané pour lui-même mettre le nez dehors en toute quiétude.

Le tableau <em>Mi-figue, mi-raisin</em> du parcours déambulatoire <em>Manque(s)</em>

Les autres scènes explorent sous des angles divers, tantôt drôles, tantôt touchants, l’idée du manque.

Il y a cet homme qui partage un intense questionnement existentiel sur la pression qu’on s’impose et sur les attentes qu’on croit liées à notre sexe, notre nom, notre statut social ou notre signe astrologique. «Sommes-nous assez?», demande-t-il en somme.

Le tableau <em>Cul-de-sac</em> du parcours déambulatoire <em>Manque(s)</em>

Il y a ce vis-à-vis très rigolo entre un gars qui manque visiblement de vigueur et de discipline — quand même se brosser les dents devient une épreuve... — et cet autre qui en fait sans doute un peu (beaucoup!) trop : l’allusion à un certain athlète/médecin/artisan/pêcheur de thon géant touche sans contredit la cible.

Dans un registre plus touchant, Bleu Renée dépeint de belle manière et avec un intéressant travail sur le mouvement ce qu’on perd quand la vie ou l’esprit d’un être cher s’étiole. Par une série de messages téléphoniques, nous voilà témoins du deuil d’une jeune femme qui voit disparaître petit à petit une inspirante grand-mère qui n'est plus l'ombre d'elle-même.

Le tableau <em>De l’importance de se brosser les dents</em> du parcours déambulatoire <em>Manque(s)</em>

En distanciation

L’équipe de Premier Acte a pris maintes précautions afin que les consignes de santé publique soient mises de l’avant avec ce premier spectacle en contexte de COVID-19. Les spectateurs, en petits groupes, sont guidés d’une station à l’autre et des marques au sol leur indiquent où prendre place dans le respect de la distanciation physique. On recommande «fortement» le port du masque par le public, même si tout se passe à l’extérieur. Quant aux acteurs, nul danger de s’inquiéter de leurs projections de gouttelettes : ils s’exécutent au son d’une bande préenregistrée, qui fera d’ailleurs l’objet d’une baladodiffusion.

Après ces mois loin des arts vivants, nul doute que ce Manque(s), avec toutes les contraintes qui ont jalonné sa création, arrive comme un petit baume pour les amateurs de théâtre. Même si on préfère encore les vrais rassemblements et qu’une dizaine de paires de mains qui applaudissent n’apportent pas la même impression de communion qu’une ovation en salle. Et malgré l’irritant de la pollution sonore qui survient quand deux tableaux se font compétition ou par les voitures roulant à deux pas de la scène particulièrement intimiste du parc Lockwell.

Manque(s) est présenté aux abords du Centre Frédéric Back jusqu’au 26 septembre. Des départs pour le parcours déambulatoire ont lieu toutes les 15 minutes entre 20h et 21h. Réservations obligatoires à premieracte.ca ou à lepointdevente.com. Contribution volontaire suggérée de 20$.